Vous êtes dans la rubrique > Approfondir > 40ème anniversaire de la prise de Pnomh Penh par les Khmers Rouge

40ème anniversaire de la prise de Pnomh Penh par les Khmers Rouge

A l’occasion du 40ème anniversaire de la chute du régime pro américain au Cambodge et de la prise de Pnomh Penh par les Khmers Rouge, nous republions un article du N°147 du Journal Partisan publié en Avril 2000 qui donne la position de notre organisation sur cette période de l’histoire du mouvement communiste.

 

Le 17 avril (2004) s’est ouvert à Pnom Penh le procès de deux dirigeants des Khmers Rouges. Deux ans après la mort de Pol Pot, puis la reddition des derniers militants, la guerre et les massacres au Cambodge au cours des années 70 reviennent au premier plan de l’actualité. Il nous faut à la fois corriger les nombreuses bêtises qui se disent toujours à ce propos, mais aussi accepter de regarder l’Histoire en face. En effet, en 1975, tous ceux qui se prétendaient progressistes et révolutionnaires ont fêté l’arrivée des Khmers Rouges au pouvoir et beaucoup (dont le courant marxiste-léniniste dont nous faisons partie) ont fermé les yeux sur les massacres qui ont suivi.

 

Q : Comment se fait-il que les Khmers Rouges soient arrivés au pouvoir ?

 

Pour bien répondre, il faut comprendre que l’Histoire ne commence pas avec leur entrée dans Pnom Penh le 17 avril 1975. Depuis des années, la guerre du Vietnam faisait rage, et chaque année l’engagement américain était plus massif. Le Cambodge était massivement bombardé par l’aviation US pour tenter de couper la "piste Ho Chi Minh" qui sillonnait la jungle cambodgienne pour alimenter la guérilla du Sud du Vietnam depuis le Nord. En mars 1970 déjà, l’intervention US avait abouti à un coup d’Etat pour déposer Sihanouk et mettre en place le dictateur Lon Nol, le premier étant jugé trop mou dans le combat contre les "communistes". On oublie trop facilement qu’entre 1970 et 1975 il y avait déjà eu entre 600 000 et un million de morts du fait de l’engagement américain et de leur marionnette Lon Nol.
Les Khmers Rouges menaient le combat depuis les années 60, et plus particulièrement depuis avril 1967, date du soulèvement d’une garnison contre le régime de Sihanouk. Fortement organisés dans les campagnes, ils allaient peu à peu gagner le soutien de la très grande majorité de la population. L’arrivée des Khmers Rouges au pouvoir n’est pas le résultat d’un complot ou d’un coup d’Etat, c’est le résultat d’un véritable soulèvement populaire armé, contre l’impérialisme américain, la guerre et la misère qui sévissait dans les campagnes. D’une certaine manière, on peut le comparer avec la chute du Shah et l’arrivée au pouvoir des Ayatollahs en Iran en février 79.
Tout ceci n’excuse rien de ce qui allait se passer ensuite mais permet de comprendre pourquoi l’entrée des Khmers Rouges à Pnom Penh a bénéficié d’un véritable soutien populaire, y compris des intellectuels, des combattants vietnamiens et a soulevé l’enthousiasme du mouvement de soutien du monde entier.

 

Q : Y a-t-il eu une révolution au Cambodge ?

 

Oui bien sûr, comment appeler autrement un soulèvement populaire armé de toute une population ? Ce qu’il faut, c’est comprendre de quelle révolution il s’est agi et c’est cela qui n’a jamais été regardé à l’époque. En effet, les militants étaient aveuglés par la défaite de l’impérialisme américain et le discours pseudo marxiste des Khmers Rouges.
Fondamentalement la révolution cambodgienne a été une révolution paysanne ce qui n’a rien d’étonnant bien sûr, puisque 85% de la population était paysanne. Ce qui est grave, c’est l’orientation qui a été donnée à cette révolution par ceux qui en avaient la direction, les Khmers Rouges. Et l’orientation, l’idéologie qu’ils portaient n’était pas progressiste mais reflétait fidèlement l’idéologie réactionnaire des paysans moyens : contre les villes qui accaparent les richesses ; contre les intellectuels qui ne comprennent rien à la campagne (les écoles seront fermées, les livres brûlés) ; contre les étrangers, en particuliers les Vietnamiens très présents à l’Est du pays, à la fois du fait de l’Histoire de l’Indochine et comme base arrière de la guerre du Vietnam. Ce dernier aspect produira un nationalisme exacerbé, en particulier anti-Vietnamien, valorisant la "race khmère". Les premières victimes des massacres des Khmers Rouges ont été les Vietnamiens présents au Cambodge, y compris les plus actifs dans le soutien aux révolutions cambodgienne et vietnamienne.
Il y a bien eu une révolution populaire qu’il fallait soutenir sans aucune ambiguïté. Mais l’orientation de la seule organisation à sa tête était réactionnaire et on ne pouvait pas la soutenir. Encore une fois à l’image de la Révolution islamique en Iran.

 

Enfin, il faut souligner aujourd’hui que ce caractère paysan de la révolution était théorisé par les dirigeants Khmers Rouges, par exemple Pol Pot. Il ne s’agit donc pas de "bavures" ou de glissements, mais bien d’une conception du monde où ce sont les paysans qui dirigent en tout : c’était une dictature paysanne. Tous ceux qui se réclament du communisme savent pourtant bien depuis Marx que les paysans peuvent apporter leur force et leur nombre à une révolution sociale, mais que leur attachement à la terre et à la propriété est un frein réactionnaire à la libération de toute la société. Ils doivent donc être entraînés dans une révolution anti-impérialiste, anti-féodale (le féodalisme était extrêmement pesant dans le Cambodge de Sihanouk), mais sur une orientation progressiste qui donne les meilleures conditions pour préparer la révolution socialiste. C’est bien alors le rôle des dirigeants véritablement communistes de savoir entraîner les masses paysannes à partir de leur exploitation, sans se soumettre à leurs idées souvent réactionnaires.
Les Khmers Rouges ne se sont pas posé la question, car ce n’était pas la leur. Leur vision du monde était paysanne, anti-américaine, teintée de discours marxiste alors à la mode dans le monde.

 

Q : Y a-t-il eu "génocide" au Cambodge ?

 

Non, on n’a pas le droit d’utiliser ce mot. Des massacres de masse, c’est clairement établi, entre 1 et 2 millions de morts selon les estimations. Si l’on peut contester ces chiffrages de la propagande impérialiste, ce n’est qu’en admettant, en premier lieu, que ces massacres massifs ont bien eu lieu, les charniers et les témoignages incontestables étant là pour les attester. Il y a bel et bien eu massacre systématique des Vietnamiens, des intellectuels puis de tous les récalcitrants. L’idéologie paysanne est radicale et violente, et elle ne s’embarrasse pas de subtilités et du souci de résoudre pacifiquement les contradictions au sein du peuple.
Mais il n’y a pas eu génocide, au sens de la tentative d’élimination d’une population sur des critères religieux ou ethniques. La terreur cambodgienne a eu un caractère politique, c’est cela qu’il faut critiquer et cela ne retire rien au caractère monstrueux et massif de ces massacres. Parler de génocide, c’est escamoter l’Histoire, s’empêcher de comprendre d’où les Khmers Rouges sortent, la responsabilité des impérialistes dans la guerre en Indochine, les erreurs des communistes dans le soutien. Ne serait-ce que pour éviter de reproduire ce qui s’est passé, il faut accepter le retour critique sur l’Histoire.

 

Une autre raison de l’utilisation du mot "génocide", c’est la tentative de criminaliser tout ce qui a trait de près ou de loin au mouvement communiste. L’enjeu est d’empêcher d’en faire un bilan pour l’envoyer définitivement à la poubelle. C’était le sens du "Livre noir du Communisme", dont d’ailleurs le Cambodge occupait une bonne partie. Et les mêmes belles âmes qui nous mettent du "génocide" à toutes les sauces le font à sens unique : ainsi les journaux nous rappelaient que "l’occupation brutale de Timor-Oriental avait fait, voilà deux décennies, quelque deux cent mille victimes, soit le quart de la population de l’époque" (cela avant les massacres de l’an dernier). Le quart de la population... "plus" que le Cambodge (si on pouvait oser ce genre de comparaison macabre). Et personne ne parle de "génocide" ! Pourquoi ? Tout simplement parce que les auteurs du massacre étaient les militaires indonésiens, fidèles soutiens et relais des puissances impérialistes !

 

Q : L’évacuation des villes a-t-elle été un acte monstrueux ?

 

C’est une question compliquée. Dans tous les pays dominés de ce qu’on appelle le Tiers-Monde, la domination impérialiste provoque la ruine des paysans et leur afflux dans les villes, les bidonvilles en sont l’illustration, avec leur cortège de misères et de déchéances. Regardons aujourd’hui Mexico, Lima, Lagos ou Calcutta. Les villes gonflent alors de manière artificielle et cet afflux provoque à son tour de nouveaux problèmes : impossibilité de nourrir cette population, insuffisance du travail, pollutions et pénuries, corruption, prostitution, délinquance. De plus, au Cambodge, cette situation avait été accentuée jusqu’à la caricature par le regroupement forcé des populations dans des "hameaux stratégiques", pour faciliter les bombardements et isoler la population de la guérilla. Ainsi, la ruine de la campagne avait été totale, le pays devait même importer du riz alors qu’il était autosuffisant avant la guerre.
Il n’est donc pas choquant par principe qu’une révolution populaire décide de réduire la population urbaine en redéveloppant les campagnes. Cela, aucun journaliste, aucun homme politique bourgeois ne voudra le reconnaître, car c’est la domination des grandes puissances qui est à l’origine de ces problèmes.
Ainsi, la décision de "dégonfler" Phom Penh n’est pas critiquable en elle-même. C’est le caractère brutal, précipité, sans schéma directeur et non débattu de cette évacuation qui est critiquable. C’est le caractère réactionnaire paysan de cette évacuation : Pnom Penh vidée en quelques jours, c’est la vengeance du paysan contre la ville, l’ouvrier et l’intellectuel (puisque c’est son repère).

 

Q : Les Khmers Rouges étaient-ils "maoïstes" ?

 

Non, car il n’y avait aucun caractère marxiste au delà du verbiage très à la mode à l’époque, aucun caractère dialectique dans la résolution des contradictions à la différence de la révolution chinoise, aucune référence à la révolution sociale et le rapport à la question paysanne. Par ailleurs, les Khmers Rouges avaient condamné la révolution culturelle en Chine. D’une certaine manière, on peut faire le parallèle avec les régimes dits "marxistes-léninistes" d’Afrique des années 70, bien entendu les massacres en plus. L’erreur de tout le mouvement de soutien (à l’époque) a été son manque d’esprit critique, de ne pas voir que le discours ne reflétait pas le fond.
Pourtant, il ne sert à rien de tourner autour du pot : la confusion a été renforcée car les Khmers Rouges ont été soutenus par la Chine, bien avant la mort de Mao Tsé Toung, pour des raisons de géopolitique peu glorieuses. Aussi pensons-nous que ce soutien n’était pas juste et manifestait des erreurs graves chez les communistes chinois.

 

Aujourd’hui, nous affirmons avec toute la clarté nécessaire qu’il y a bien eu une révolution populaire paysanne au Cambodge, mais que les Khmers Rouges qui en avaient la direction n’étaient nullement révolutionnaires.

 

Q : L’extrême gauche maoïste a soutenu les Khmers Rouges ?

 

Oui, et c’est son erreur. Le mouvement de soutien a été aveugle sur les faits, alors même que les témoignages non contestables existaient (en particulier parmi les militants vietnamiens). Il a été suiviste à l’égard de la Chine, il a manqué d’esprit critique et d’autonomie, les militants n’avaient pas encore bien rompu avec nombre d’idées fausses. Par exemple, nous avions du mal à comprendre la différence qui existe entre un mouvement populaire, une révolte juste qu’il faut soutenir, et l’appréciation que l’on doit avoir de la direction de ce mouvement.
Pourtant, déjà à l’époque Voie Prolétarienne était réservée, et elle a progressé depuis. Aujourd’hui nous devons assumer l’autocritique du soutien aux Khmers Rouges du courant dont nous venons : c’est un héritage de notre origine. C’est une marque de la rigueur de nos positions et la condition pour regarder en face les erreurs passées pour éviter de les reproduire.

 

A.Desaimes
J.Labeil

 

Article publié en avril 2000.

 

Avertissement
Un projet de cet article a largement été discuté dans toute notre organisation, provoquant de nombreuses réactions et améliorations. En effet, il touche à des points sensibles de notre histoire. Aujourd’hui, ce texte semble refléter le point de vue d’une large majorité des réactions au projet initial. Néanmoins, comme aucun vote n’a sanctionné cette prise de position assez importante, l’article n’engage en l’état que ses auteurs.

Soutenir par un don