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Gaza : quelle situation ?

Interview de Vivian Petit

Nous avons interviewé Vivian Petit, auteur de « Retours sur une saison à Gaza ». Un témoignage sur la situation en territoire occupé est toujours précieux, c’est tout l’intérêt de ce livre que nous vous recommandons.
Nos fidèles lecteurs comprendront par eux-mêmes que nous ne partageons pas toutes les conclusions politiques exprimées. Mais pour celles et ceux pas encore tout à fait fidèles, nous explicitons certaines de nos réserves par des notes de bas de page renvoyant à des articles de l’OCML VP approfondissant le sujet.

On parle souvent de la situation à Gaza lors des offensives militaires de l’État sioniste de grande envergure. Mais au quotidien qu’en est-il, notamment des conséquences du blocus ?

Depuis 2007, Gaza subit un blocus total, tant terrestre que maritime, et comme le dit un ami gazaoui, la bande de Gaza n’est même pas une prison à ciel ouvert, puisque même le ciel est occupé par les drones et les F16. Si ce blocus est total et a fait suite à la prise de pouvoir du Hamas (suite aux élections législatives qu’il a remportées en 2006), les premiers bouclages de la bande de Gaza datent du début des années 90, soit juste après la première Intifada.

Les conséquences du blocus sur la population sont terribles. Au-delà de l’impossibilité de sortir ou d’entrer, et des sentiments d’enfermement et d’isolement, décuplés par la densité de population très élevée, on peut mentionner les difficultés d’importer ou d’exporter. Près de la moitié des maisons détruites à l’été 2014 ne sont toujours pas reconstruites, à cause de la difficulté à faire entrer les matériaux de construction. Les pêcheurs sont fréquemment attaqués à l’intérieur des eaux territoriales palestiniennes, et, après avoir été bombardés pendant le massacre de l’été 2014, les fermiers dont les terres sont situées trop près des « frontières » avec Israël (par exemple ceux de Kuza’a) sont fréquemment menacés, et ont même été parfois agressés en période de « trêve » avec les bombardements aux pesticides. Plutôt que de « trêves », il me semble qu’il vaudrait mieux parler d’une guerre de basse intensité menée en permanence par Israël au peuple palestinien. Par ailleurs, à Gaza, le taux de chômage est de 40% chez les hommes, et 60% chez les femmes. 80% des Gazaouis vivent avec moins de 3 dollars par jour, et la même proportion dépend de l’aide alimentaire fournie par l’ONU.

Le Hamas dirige la bande de Gaza depuis 2007. De quelle manière le fait-il ? Comment est-il perçu ?

Après la victoire du Hamas aux législatives de 2006, un gouvernement d’« union nationale » avait d’abord été créé à Gaza et en Cisjordanie, dont 40% des membres étaient choisis par le Fatah, et 60% par le Hamas. Suite au refus de la « communauté internationale » de reconnaître ce gouvernement, l’Union Européenne et les Etats-Unis ont soutenu un coup d’Etat en Cisjordanie, mené par le Fatah, l’Autorité Palestinienne, et des Palestiniens ayant travaillé à la Banque mondiale, à l’OMC ou au FMI. Le Hamas a alors pris le pouvoir par la force dans la Bande de Gaza, et instauré son propre gouvernement sur les 2% de la Palestine historique où il en avait le pouvoir. Les ministères ont été dupliqués, et de nombreux fonctionnaires remplacés. Les anciens fonctionnaires sont pour la majorité encore payés par l’Autorité Palestinienne … à condition de ne pas aller travailler. J’avais d’ailleurs à Gaza rencontré un employé du ministère des prisonniers, qui continuait à être actif dans le soutien aux Palestiniens emprisonnés par Israël, et nous avait demandé de ne pas révéler son nom car il risquait de perdre son salaire versé par l’Autorité Palestinienne s’il était dit publiquement qu’il travaillait avec le Hamas …

La gestion du Hamas est bien sûr assez autoritaire. Les jeunes qui ont tenté de manifester en 2011 (dans le sillage de la révolution égyptienne) pour une unité populaire dans la résistance ont été férocement réprimés (ils l’ont été aussi en Cisjordanie par l’Autorité Palestinienne), et le Hamas ne tolère les manifs que si elles se bornent à critiquer Israël et qu’elles ne remettent pas son pouvoir en cause. Cela dit, on peut aussi observer que les membres du FPLP et du Djihad islamique sont chassés par les flics de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie (et parfois remis à Israël), alors qu’ils peuvent apparaître et même organiser des manifestations publiques à Gaza.

En ce qui concerne la situation des femmes, l’action du Hamas apparaît comme paradoxale du point de vue des critères occidentaux. C’est le Hamas qui a exercé une pression sur les universités pour que les étudiantes soient obligées de porter le hijab et le jilbab, qui a interdit aux femmes de conduire une moto, de fumer en public, de porter des jeans moulants dans la rue, qui a imposé le port du voile aux avocates, interdit la mixité dans la plupart des écoles, etc. Cela dit, parallèlement à cela, conformément à son idéologie, le Hamas a mené une politique volontariste pour encourager le recours aux tribunaux islamiques pour les affaires familiales, et fait en sorte que soit développée une jurisprudence basée sur la charia. Et, même si cela contredit nos préjugés, on ne peut qu’observer que cette jurisprudence est plus progressiste que les lois et la jurisprudence appliquées en Cisjordanie (où les tribunaux islamiques existent aussi mais sont moins utilisés). C’est par exemple grâce à cette jurisprudence que la garde des enfants est maintenant systématiquement attribuée aux mères en cas de divorce. C’est aussi le gouvernement du Hamas qui a ouvert à Gaza un centre d’accueil pour les femmes victimes de violences, ce que le Fatah n’avait jamais fait. C’est aussi le Hamas qui a brisé le tabou des viols commis par des soldats israéliens sur des femmes palestiniennes.

La gauche palestinienne, en particulier le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), semble ces dernières années se redévelopper. Qu’en est-il à Gaza où le FPLP a récemment opéré une démonstration de plusieurs milliers de personnes pour leur cinquantième anniversaire ?

Le FPLP revendique 8 000 membres dans la Bande de Gaza, et 40 000 sympathisants [1]. Cela dit, il me semble qu’il faut être assez lucide sur le fait que l’organisation ne fait que se maintenir. L’URSS n’existe plus, le marxisme est loin d’être la référence dominante au Proche-Orient, le nationalisme arabe a été défait, et même si toute idée de « processus de paix » est morte et enterrée, la mise en place d’un État commun de la Méditerranée au Jourdain n’apparaît pas à la majorité des Palestiniens comme une perspective stratégique à court terme [2]. Le FPLP est surtout actif dans le monde syndical et associatif. L’Union of Agricultural Work Committees organise les pêcheurs palestiniens menacés ou attaqués par la marine de guerre israélienne, et aussi les fermiers menacés, attaqués, ou simplement victimes du blocus. L’Union of Palestinian Women’s Committees est aussi une organisation liée au FPLP, qui dénonce la pauvreté liée au blocus dont sont particulièrement victimes les femmes, et soutient des coopératives, notamment agricoles, créées par et pour les femmes. Plus généralement, il me semble avoir compris que la majorité des jeunes qui se retrouvent dans les manifestations qui se tiennent parfois le vendredi ne sont membres d’aucun parti.

Les accords régulièrement annoncés entre Hamas et Fatah sont-ils attendus positivement ou les illusions commencent-elles à tomber sur la nature de ces deux partis bourgeois ?

Il devient difficile de croire à une quelconque « réconciliation » du Hamas et du Fatah, et encore moins à une réunification des institutions. Les clivages sont toujours là. L’Autorité Palestinienne demande toujours au Hamas de se désarmer, continue sa coopération sécuritaire avec l’occupant israélien, les fonctionnaires employés par le Hamas ne sont toujours pas reconnus par Ramallah, et l’Autorité Palestinienne est allée jusqu’à cesser de payer l’électricité pour Gaza ces derniers mois, dans le seul but de mettre la pression sur le Hamas. Le Fatah est totalement corrompu et a échoué à obtenir quoi que ce soit par les négociations, et le Hamas n’a pas réussi à obtenir la levée du blocus de Gaza par la résistance. De nombreux Palestiniens semblent assez désespérés et ne plus attendre grand chose de ces partis comme des institutions palestiniennes.

Par ailleurs, pour ce qui est de la qualification de ces partis comme « bourgeois », si j’ai tendance à me refuser au dogmatisme établissant un lien mécanique entre infrastructure et superstructure, je tiens à faire remarquer qu’il est difficile de dire s’il y a ou non une bourgeoisie palestinienne, dans la mesure où il n’y a ni appareil de production, ni Etat. Julien Salingue, qui a écrit la préface de mon bouquin, parle d’ailleurs parfois de « lumpen bourgeoisie » pour décrire la bureaucratie palestinienne qui vit surtout des subventions internationales et de la corruption. Par ailleurs, n’oublions pas l’absence d’Etat, de représentation politique et d’élections, qui fait qu’il est difficile de parler des partis palestiniens dans les mêmes termes qu’au sein des démocraties libérales. En Palestine, c’est le terme « faction » plutôt que celui de « parti » qui est utilisé, puisque chaque organisation politique est liée à un réseau associatif, et, qu’à l’exception du PPP, chacune d’entre elles possède une branche armée [3].

Quel regard portes-tu sur le mouvement de solidarité en France et notamment vis-à-vis de Gaza ?

Pendant trop longtemps, la tendance dominante au sein du mouvement de solidarité en France a soutenu le « processus de paix » et l’Autorité Palestinienne. Cette tendance tend à reculer, à la fois en raison de la situation en Palestine qui invalide ces positions, comme du vieillissement de ces organisations … Cela dit, on parle toujours peu de Gaza en dehors des périodes de massacre, ce qui est bien sûr une des répercussions du blocus et des difficultés à s’y rendre … Toutes les tentatives de rompre le blocus sont précieuses, et notamment les flottilles. La campagne BDS est importante, non pas parce que je croirais aux vertus du boycott individuel ou à la possibilité de moraliser le capitalisme en changeant sa manière de consommer, mais parce que cette campagne permet de passer d’un discours abstrait sur la paix à la nécessité de trouver des cibles pour sanctionner la colonisation et faire preuve de solidarité avec les colonisés. Les rassemblements en solidarité avec les prisonniers palestiniens sont importants aussi, comme ceux pour demander la libération de Georges Ibrahim Abdallah.

Enfin, de manière plus générale, à la fois par anticolonialisme et par souci d’éviter (ou d’endiguer ?) le développement de l’antisémitisme, il me paraît important d’être fermes et précis sur les principes à partir desquels nous soutenons les Palestiniens. Pour nous opposer aux amalgames entre « juif » et « sioniste », la solution n’est pas de tenir un discours abstrait sur la paix, ni de se borner à demander l’application du droit international, mais plutôt d’expliquer ce qu’est le sionisme, de dire que le sionisme n’est pas ce qu’en disent Soral et compagnie, à savoir un complot mondial qui organiserait le contrôle des populations depuis des siècles, mais un mouvement nationaliste européen, apparu à la fin du XIXème siècle, qui colonise la Palestine depuis. De répéter que le « sionisme » n’a pas grand chose à voir avec la loi travail, la « théorie du genre » ou le mariage pour tous, de rappeler que le soutien de la France à Israël est lié à des intérêts économiques et sécuritaires communs, et qu’il n’y a pas besoin d’un « lobby » pour qu’Orange, Véolia ou Axa saisissent les occasions de s’enrichir sur la colonisation de la Palestine. Il me semble que des militants de BDS France (notamment ceux du PIR et de l’UJFP [4]) s’attellent à faire l’histoire du sionisme, et à resituer assez précisément ce mouvement dans l’histoire des colonialismes européens.

[1Sur une population totale à Gaza de 1,8 million d’habitants.

[2Au sujet du FPLP, nous ne partageons pas le pessimisme de l’auteur même si nous restons prudents. Que l’effondrement de l’impérialisme soviétique fut une onde de choc qui fragilisa tous les mouvements populaires et révolutionnaires dans le monde arabe, et ailleurs, est une évidence. Ce qui pose d’ailleurs la question du rapport de ces organisations avec celui-ci et d’un nécessaire bilan critique et auto-critique de cette période... Néanmoins il faut voir qu’aujourd’hui, et ceci malgré les énormes difficultés et les désaccords secondaires, existe une alternative progressiste et révolutionnaire en Palestine qui mérite notre soutien actif. Et effectivement la solution d’un État unique « n’apparaît pas à la majorité des Palestiniens comme une perspective stratégique à court terme », il n’en demeure pas moins que c’est la seule viable et la seule à promouvoir. Pour aller plus loin sur notre appréciation de ce parti et la ligne politique qu’il défend, nous invitons nos lecteurs à (re)lire l’interview de Khaled Barakat, coordinateur de la Campagne Free Ahmad Sa’adat (secrétaire général du FPLP emprisonné), paru dans Partisan Magazine N°1 : http://ocml-vp.org/article1627.html

[3Nous ne partageons pas l’avis de l’auteur qui affirme « qu’il est difficile de dire s’il y a ou non une bourgeoisie palestinienne ». Effectivement, la bourgeoisie palestinienne n’a rien à voir avec la bourgeoisie impérialiste telle que nous la connaissons en Europe. Néanmoins, une bourgeoisie bureaucratique et compradore se développe comme l’analyse l’économiste palestinien Adel Samara : http://ocml-vp.org/article88.html

[4Nous ne partageons pas forcément l’appréciation de l’auteur à ce sujet. Même s’il est vrai que ces organisations font des formations principalement justes sur l’histoire du sionisme, elles ont également développé une politique de soutien « inconditionnel » à la Résistance palestinienne, y compris les forces réactionnaires et confessionnelles, qui fragilise en France la compréhension de l’occupation sioniste.
Par ailleurs, pour connaître notre point de vue plus développé sur le PIR, voir notre article à ce sujet paru dans Partisan Magazine N°3 : http://ocml-vp.org/article1669.html