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Grève pour les salaires, grèves pour les retraites... Interview de camarades

Partisan Magazine N°21 - Juin 2023

Suite aux nombreuses grèves pour les salaires qui ont eu lieu fin 2022, nous avons voulu revenir avec deux camarades de l’OCML-VP sur leur participation à la grève, chacun dans leur boîte.
Entre-temps, la réforme contre les retraites est venue prolonger ce bilan de l’automne 2022 et élargir les questions sur l’état de la conscience ouvrière aujourd’hui.
M. est militant CGT à la RATP dans le 93 et T. est militant CGT dans usine du secteur de la chimie dans le 92. Tous les deux travaillent dans un atelier de maintenance.

Vous avez mené une grève en septembre/novembre 2022 pour les salaires à la RATP. Tu peux nous raconter comment ça s’est passé ?

M. : La mobilisation a commencé quand la RATP a voulu nous enlever des primes sur la pénibilité du travail, des primes de production, tout un tas de primes qui étaient remises en cause sur le salaire de opérateurs, c’est-à-dire les plus bas salaires en maintenance. Ça correspondait à une baisse de salaire de 50€ à 100€ par mois. La direction n’a rien voulu céder pendant les négociations. La CGT demandait 300 euros d’augmentation pour tous et l’intégration des primes dans le salaire, parce que l’inflation commençait à taper fort à ce moment-là.
La mobilisation a démarré fort à Sucy, dans les ateliers de maintenance du RER A. C’est un effectif jeune, avec peu d’ancienneté à la RATP, les plus révoltés parce que les plus impactés par la suppression des primes de production. Il y a eu un effet boule de neige au métro, avec les lignes 12, 8, 13 se sont mis en grève, mais uniquement au niveau du MRF (= maintenance du matériel ferroviaire). Pas les conducteurs, pas les bus, etc.
Beaucoup d’ouvriers sont restés 1 mois et demi en grève. Des piquets de grève, des invertissements aux CSE, des gros rassemblements etc. pour au final arracher à la direction de la RATP 50 euros d’augmentation en janvier + 50 euros en juillet et une renégociation en juillet. Mais sans grève c’est sûr qu’il n’y aura rien de plus.

Est-ce que la grève a soulevé d’autres question que celle du salaire ?

M. : Près de 90 % de l’atelier s’est foutu en vrac, mais uniquement sur la question du salaire. Les conditions de travail, la pénibilité, n’ont pas été abordées. On a essayé de porter la question de la pénibilité dans la grève, mais pas mal d’ouvriers considèrent quelle que part que la pénibilité elle est normale. Y’a une culture d’entreprise qui est bien implantée, y compris chez les nouveaux embauchés. La fierté de faire partie de la maison, ça fait accepter n’importe quoi, malgré un salaire merdique. Par exemple pendant le Covid, on n’a pas été suivis dans les ateliers sur la revendication de la désinfection des trains qui venaient de transporter des passagers, malgré le risque.

Vous avez eu des contradictions dans le syndicat, tu peux nous raconter ?

M. Au niveau syndical, y’a jamais eu non plus de discussions sur la pénibilité, seulement sur la thune. Mais on était plusieurs à ne pas être d’accord avec la revendication des 300 euros pour tous. L’augmentation doit aller aux plus bas salaires, et pas aux conducteurs qui n’étaient même pas mobilisés. Il faut savoir qu’à la maintenance on est parmi les plus bas salaires de la RATP. C’est pas notre rôle non plus de demander des augmentations pour les cadres et les agents de maîtrise.
On a aussi essayé de porter la contradiction dans le syndicat sur les mots d’ordre, mais c’est un travail de longue haleine. A la RATP le syndicat est tenu par des militants réformistes, principalement PCF, PCOF, NPA. Ça se ressent dans le collectif de travail, les collègues veulent juste leur part du gâteau, on bosse donc on a le droit à notre part. C’est le mot d’ordre du partage des richesses.

Toi aussi T., tu as mené une grève en décembre 2022 pour les salaires dans ta boîte. Tu peux expliquer les raisons de la mobilisation ?

T. : Au départ on a senti une colère monter parmi les ouvriers à cause de l’inflation, en particulier sur les prix des produits de première nécessité. C’était le sujet de mécontentement qui revenait le plus dans la boîte. Au même moment on voyait des grèves sur ce sujet dans des grandes boîtes avec des revendications maximalistes. Dans l’automobile par exemple, avec des syndicats combatifs qui n’hésitent pas à demander 200 ou 300 euros de plus pour tout le monde. C’est à dire à la hauteur de l’inflation qu’on subissait. En tant que syndicaliste de classe, il faut une bonne ligne de masse, la majeure partie de ton temps à discuter, à essayer de saisir ce qui se passe, à réfléchir sur ce que les collègues t’ont dit, pour en ressortir une ligne qui puisse organiser et entraîner la masse des ouvriers. Dans la CGT, on a martelé le fait que dans une situation où y’a de l’inflation, quand le salaire n’augmente pas et bien le salaire réel diminue. La différence c’est le patron qui se la met dans la poche. Lui, il touche des aides de l’État, les rabais sur les factures d’électricité, le plan de relance, le chômage partiel, etc. Et l’inflation, il la répercute sur le prix des pièces qu’il vend !
Au-delà de cette colère, ce qui a fait germer l’idée de la grève, c’est de sentir qu’il y avait des gens qui étaient « à l’avant-garde ». Dans certaines équipes, certains ateliers, ils étaient partants, et on savait que ceux-là entraîneraient les autres. Donc on a fait une grève de 5 jours, pendant les NAO. On n’a pas réussi à augmenter l’enveloppe des augmentations, juste sa répartition. Dans la chimie, il y a eu une entente patronale pour refuser des augmentations de salaires qui se rapprochent du niveau de l’inflation.

Comment négocier avec un patron en gardant en tête une orientation syndicale de classe et avec quelles revendications ?

T. : Notre objectif c’était de sortir du petit peu du jeu traditionnel des négociations, qui satisfait aussi bien les autres syndicats de la boîte que les autres CGT du même groupe. Le patron arrive à avec une première négociation, tu fais mine de négocier, le patron lâche un peu plus et tout le monde est content. Le patron peu dire qu’il est dans la dialogue, le syndicaliste il peut dire « regardez, par ma persuasion on a réussi à obtenir quelque chose ». Alors que c’est faux, on n’obtient rien par les arguments. Les dés sont pipés, le p’tit plus, le patron avait déjà décidé de le donner.
Nous on a revendiqué 200 euros d’augmentation pour tous, tout simplement parce que c’est ce qu’on a besoin pour vivre. Pourquoi 200 et pas 300 ? Ça doit être le fruit d’une réflexion, ça dépend de quel symbole on veut mettre en avant, et de quel côté on se place du point de vue du personnel de l’entreprise, qui est-ce qu’on veut satisfaire ? Chez nous, 200 euros ça correspond à 10 % du salaire moyen dans l’entreprise. Donc ça voulait dire au minimum 10 % d’augmentation pour tous les ouvriers et la fraction inférieur des techniciens. On refuse les augmentations en pourcentage, où les cadres qui touchent 3 ou 4 fois les salaires ouvriers sont les grands gagnants.
On avait aussi une revendication de baisse du temps de travail. C’est très important. On veut du temps libre, car c’est la classe ouvrière qui produit les richesses. Le patron n’en avait rien à foutre. Mais ça a permis de faire des démarcations de classe, et d’ébranler ceux qui avaient des illusions sur la bonne volonté du patron.

Quel bilan tu tires de la grève ?

T. : Alors le résultat de la grève il est ambigu. Parce qu’à la fois on a pas obtenu grand-chose, donc il y a une forme de déception. Mais en même temps, chez les plus combatifs, y’avait l’idée qu’on a montré une forme de dignité, de courage. Les résultats matériels, c’est une chose, mais le plus important c’est les avancées dans la conscience. Et l’affirmation, la dignité, montrer qu’on n’est pas des objets, qu’on est pas corvéables à merci, c’est important.
La grève a permis aussi de faire des démarcations. Dans n’importe qu’elle lutte, on peut distinguer une droite, un centre et une gauche. Dans le collectif ouvrier, la droite c’est ceux qui ne voulaient pas faire grève, souvent les plus anciens, ceux qui ont les meilleures conditions de travail, le travail le plus intéressant, le plus qualifié, les meilleurs salaires, et qui ont plus d’espaces de liberté à leur poste. La droite c’est aussi les ingénieurs et les cadres, contrairement à ce que nous disent les trotskystes, pour qui ils font partie de la classe ouvrière. Chez nous, mais c’est valable pour n’importe quelle grève ouvrière, les cadres et les ingénieurs qui se joignent à la grève sont ultra-minoritaires. C’est pas un hasard, c’est le signe de l’appartenance à une certaine couche sociale qui voient leur avenir du côté du patronat, et complice de l’exploitation de la classe ouvrière. Mis à part quelques individus, qui sont les bienvenus dans la lutte, bien sûr !
Un dernier résultat de la grève, c’est la combativité, la fraternité. Et c’est spontané, même avec des collèges qu’on ne croise pas ou avec qui on ne discute jamais. Mais c’est des acquis qui peuvent se perdre très vite s’ils ne sont pas entretenus par un syndicat qui est sur une ligne combative.

Le mouvement contre la réforme des retraites a exprimé une haine de Macron et de son gouvernement, un refus de mourir au travail, une volonté de reconnaissance de la pénibilité. Et dans votre boîte ?

M. : Dans mon atelier, on a été seulement trois ou quatre à faire grève régulièrement pendant le mouvement des retraites. Dont un collègue CGT hyper-actif qui a fait toutes les manifs, et deux collègues grévistes mais qui restaient chez eux. Globalement il y a eu peu de grève à la RATP pour les retraites.
Chez les grévistes ou les non-grévistes, le sentiment général c’est « 64 ans, c’est trop ». C’est juste pas possible. La réaction la plus forte c’était « mais comment on va faire ? ». A 40 ou 45 ans, pratiquement tous les collègues sont usés physiquement, surtout du dos et des épaules. Mais ils ont tendance à voir la cause dans un « faux mouvement », et pas dans la répétition de la tâche qu’ils font tous les jours.
Ce qu’il y a de particulier à la RATP, c’est l’article 1 de la loi qui acte la fin du régime spécial de retraites. Malgré ça, la question est arrivée tardivement dans le mouvement, un mois après la première manifestation. Ces dernières années le régime spécial avait déjà été quasiment aligné sur le régime général. A l’origine, pour 5 ans travaillés, on gagnait 1 an de retraite. Puis on est passé au 1/10ième, hormis pour les conducteurs qui ont continué à bénéficier du 1/5ième. Pour les nouveaux embauchés, il n’y a déjà plus de départ anticipé à la retraite. Hormis pour les conducteurs et les travailleurs « enterrés ». C’est dans la logique de la privatisation à venir de la RATP, le gouvernement cherche à se débarrasser de la caisse de retraite et du statut.

« Non à la réforme des retraites », et après ? Vous voyez autour de vous une conscience de faire partie de la classe ouvrière, une conscience que l’ennemi c’est le système capitaliste ?

M. : Les illusions sur le parlementarisme étaient très fortes, les collègues étaient persuadés que la loi ne passerait pas, très étonnés lorsque le 49.3 a été déclenché. Malgré les discussions qu’on avait eu sur le fait que le gouvernement allait passer en force. Rebelote avec le Conseil constitutionnel. C’était un sentiment partagé y compris pas les plus combatifs. En tant que militants révolutionnaires, on rame à contre-courant sur ce sujet. On voit aussi que certains n’osent pas avouer qu’ils ont voté Macron ou Le Pen. Macron, c’est une ordure, donc il faut le dégager, et tout ira mieux. Les trotskystes du syndicat, ils réclament un « gouvernement des travailleurs », c’est-à-dire les ouvriers mais dans la main avec les cadres et les agents de maîtrise. Bref un truc complètement flou et 100 % réformiste.
Par contre les violences policières contre les manifestants ont beaucoup choqué, car les collègues étaient habitués aux manifs-fiesta. Mais sans forcément que ça débouche sur la conscience du rôle de la police comme chiens de garde du capital.

T. : Sur le fond de la réforme, y’a aucune illusion. Tout le monde a compris que c’était une manière de satisfaire le patronat. Mais pour autant ça ne génère pas une combativité. En gros la pénibilité on en est conscient, on sait qu’on ne pourra pas travailler jusqu’à 64 ans mais on préfère ne pas trop y penser.
Sur la question de la conscience de classe, c’est pas tout ou rien, ou la lutte collectif ou l’abrutissement. On a conscience qu’en tant qu’ouvrier on produit les richesses. Mais y’a toujours cette perspective de l’issue individuelle, pour soi ou ses enfants et y’a aussi des limites très flous en classe ouvrière, une identification assez facile avec tous les « petits », petits patrons, artisans, etc. On s’imagine faire partie du peuple, de ceux qui travaillent de leur main, qui en chie au travail, qui sont exploités par le patronat, mais aussi l’Etat et ses impôts. Ça coïncide avec la conscience que la valeur qu’on produit, elle est croquée par le patron, par les chefs et les gens qui ont des boulots inutiles dans les bureaux. Mais pas beaucoup plus.
Si on posait la question, beaucoup se diraient anticapitaliste mais en réalité c’est plutôt les abus du capitalisme qui sont visés. Il faut un bon salaire, des bonnes conditions de travail, un patron réglo. Dans ce cas-là le rapport de production capitaliste, il devient acceptable. Ça peut aussi dériver sur des trucs complotistes.

Comment vous expliquez le peu de mobilisation dans votre boîte contre la réforme des retraites ?

T. : Y’a pas eu de grève pour les retraites, à part quelques militants syndicaux. On était épuisés par la grève pour les salaires. L’échec sur le résultat de la grève mais aussi des décennies d’échec, parce qu’on a l’habitude que même quand y’a des grèves massives on arrive à limiter la casse mais pas à progresser sur les intérêts de la classe ouvrière. Le sentiment d’impuissance quand t’es pas dans une entreprise « nationale ». Quand t’es à la SNCF, à la RATP, tu te dis « on a le pouvoir de bloquer le pays ». Même dans une grande usine comme la mienne ça demanderait du courage de partir tout seul… Y’a une défaillance syndicale, l’habitude de la délégation, on laisse faire les syndicalistes, les mandatés, on leur fait confiance pour gérer. Les gens ne se posent pas trop la question de se mettre en grève.
Au travail, je constate que les ouvriers les plus conscients sont aussi les plus découragés. Parce qu’ils sont les plus conscients de la réalité du capitalisme. Ils sont souvent passés par l’industrie automobile, ont été éduqués politiquement au contact de syndicats combatifs mais qui n’ont pas réussi à enrayer les restructurations.
Faut dire aussi qu’on vit dans un pays impérialiste, les gens sont pourris par la xénophobie, le chauvinisme, le nationalisme. Pour beaucoup, même chez les ouvriers, c’est vu comme le problème général de la crise, la source de leur problème. Le FN premier parti chez les ouvriers, c’est pas un hasard. Ça joue aussi sur la manière dont ils envisagent leur avenir, celui de leurs enfants, y’a toujours l’espoir de s’extraire de la classe ouvrière. Créer sa boîte, les études pour que les enfants ne soient pas ouvriers à leur tour, ça encourage pas le fait de prendre des risques, de faire des sacrifices collectifs quand on espère s’extraire de sa classe. C’est spécifique à un pays impérialiste où la classe ouvrière a l’illusion d’avoir des possibilités individuelles d’élévation sociale.

Et en dehors de la boîte ?

M. : Les militants combatifs de l’Union locale se sont rabattus sur les blocages, avec une surreprésentation des militants syndicaux de la petite-bourgeoisie, les personnels de l’éducation, les municipaux. On se retrouve comme en 2019, « actions, actions, actions », un programme de blocages du matin au soir. Aucun débat, aucune priorité, on ne construit rien de collectif. D’ailleurs ça m’a marqué, on est allé bloquer un dépôt de bus de Flandres mais on était très peu, essentiellement des militants retraités et des étudiants. Les ouvriers RATP étaient passifs, en retrait, y compris les syndicalistes. Beaucoup de blocages stériles, avec peu de monde, qui n’ont pas duré longtemps. Grosse différence par rapport à 2019, où il y a eu une grève massive à la RATP. Là c’était les raffineurs, les éboueurs qui étaient à la pointe de la lutte.

La grève générale n’a pas eu lieu. Pourquoi à votre avis ?

T. : D’un côté il y a l’explication du bureaucrate, il rejette toujours la faute sur les masses. « Les gens font jamais grève », « Ils ne pensent qu’à eux », etc. Ça revient à se défausser de sa responsabilité de militant. On peut trouver que l’état de conscience des masses il est décevant, mais la responsabilité historique, sur le temps long, c’est toi qui l’as ! L’appareil syndical, il a la responsabilité d’élever le niveau de conscience des masses. Dans les entreprises où il y a eu des grèves importantes, c’est là où il y a des syndicats combatifs, qui sont à l’écoute des masses. Même sans parler de syndicat de classe.
Au premier mai, l’OCML-VP a distribué un tract où on disait : « On paye des décennies de compromissions syndicales ». Maintenant, comment on en sort ?
De l’autre côté, il y a les anarchistes, les trotskystes, qui misent tout sur la spontanéité des masses. Ils ont raison de pointer la responsabilité de l’appareil syndical pourri qui n’a pas voulu organiser la grève de masse. Mais ils mettent de côté la question de la lutte de ligne contre le réformisme. La question c’est de construire une conscience ouvrière révolutionnaire, pas une question de tactique autour de la grève générale ou de la coordination des luttes. Ça passe par une lutte politique et idéologique contre le réformisme et pour la défense de nos intérêts de classe.

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