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Sommet Françafrique cette année au Kenya !
Partisan Magazine N°27 - Juin 2026
(cet article est également disponible en anglais : https://ocml-vp.org/article2937.html)
Le sommet France-Afrique qui se tient régulièrement depuis 1973 (voir Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Sommet_France-Afrique) a lieu cette année au Kenya, les 11 et 12 mai. Renommé pompeusement « Africa Forward : des partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance », il prétend s’intéresser à l’écologie, au réchauffement climatique, mais n’est en fait qu’un forum d’affaires pour l’impérialisme français sur le continent. Il se tient en général tous les deux ou trois ans, alternativement dans des capitales africaines et en métropole. Après une interruption depuis 2021 (sommet de Montpellier), ces sommets reprennent pour la première fois dans un pays non francophone. Nous avons demandé aux camarades africains du Comité Régional de ILPS (« International League of People’s struggle ») pour l’Afrique et l’Asie de l’Ouest de répondre à quelques questions.
On connait plus ou moins bien en France le rôle de la colonisation française en Afrique Centrale et en Afrique de l’Ouest. Mais on connait beaucoup moins le rôle de la France dans le reste du continent. Quelle est la place actuelle de l’impérialisme français en Afrique de l’Est ?
À l’heure actuelle, la France dispose d’une base militaire à Djibouti et renoue des liens avec les pays africains, notamment le Kenya. La France figure parmi les cinq principaux investisseurs étrangers au Kenya. La France et le Kenya ont signé en octobre 2025 un accord de coopération en matière de défense qui prévoit une coopération militaire, un partage de renseignements, des formations ainsi qu’un traitement spécial pour les forces en visite, ce qui laisse présager le stationnement de troupes françaises dans le pays.
Quels sont les monopoles français les plus présents en Afrique de l’Est ? On a un peu entendu parler du rôle de TotalEnergies au Mozambique mais on connaît peu la situation ?
TotalEnergies, Orange, Bolloré et CFAO sont les entreprises françaises les plus implantées en Afrique de l’Est. On peut également citer Électricité de France et l’AFD (Agence française de développement). Les implantations françaises au Kenya sont passées de 35 entreprises en 2012 à plus de 140 aujourd’hui. Ainsi, Accor, Peugeot, Décathlon ou la Société Générale ont officialisé en 2017 leur installation sur le marché kenyan.
Sans compter que le Kenya est une plateforme stratégique pour s’implanter dans toute la sous-région.
Peut-on dire qu’il y a un lien entre le départ des forces armées de l’impérialisme français des pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) et ces tentatives en Afrique de l’Est ? En quelque sorte, s’agit-il de remplacer une zone d’influence par une autre ?
Oui, c’est ce que nous pensons. La France renforce sa présence sur le continent africain afin de se joindre à la ruée impérialiste vers les ressources, tant minérales qu’humaines, et vers les marchés pour son capital excédentaire et ses produits finis. L’Afrique est considérée comme le continent le plus riche du monde en main-d’œuvre et en ressources naturelles. Elle détient 30 % des ressources minérales mondiales, 12 % du pétrole et 8 % du gaz naturel. Soixante-cinq pour cent des terres arables mondiales se trouvent en Afrique. La population africaine, qui compte 1,58 milliard d’habitants, représente 15 % de la population mondiale. Il s’agit d’une population jeune et en forte croissance. La France fait son entrée dans cette pièce qu’est l’Afrique par une autre porte.
Quel est le sens général du sommet « Africa Forward », essentiellement un forum d’affaires, qui va se tenir à Nairobi au Kenya les 11 et 12 mai ? Quels sont les chefs d’Etat qui vont y participer ? Au-delà de l’Afrique de l’Est, il y a des relations spéciales avec le Kenya (on sait que La France serait le 3ème investisseur au Kenya derrière le Royaume-Uni (28,3 % des IDE) et Maurice (10,6 %), devant les Emirats et l’Inde) ?
L’objectif général du sommet « Africa Forward » est de faire accepter par la population africaine le retour de la France sur le continent, en passant par des pays d’Afrique de l’Est moins hostiles et en adoptant une approche plus modérée. On constate que la France présente son retour en Afrique comme un partenariat avec les nations africaines pour faire face à des enjeux mondiaux tels que la crise climatique, l’environnement et l’architecture financière internationale. Nous ne disposons pas de la liste des chefs d’État qui participeront au sommet, mais 30 chefs d’État et représentants de gouvernements sont attendus. Comme je l’ai mentionné précédemment, la France a signé un accord de coopération en matière de défense avec le Kenya à la fin de l’année dernière, qui prévoit une coopération en matière de sécurité maritime, de partage de renseignements, de formation et, bien sûr, la présence de troupes françaises sur le sol kenyan.
Quel lien entre ces tentatives en Afrique de l’Est et la présence française dans l’Océan Indien (Mayotte et contrôle du canal du Mozambique, îles Eparses, liens avec Madagascar, ile de la Réunion…). Actuellement la France impérialiste renforce sa présence et son intervention dans la zone Indopacifique (voir le récent accord de défense avec les Philippines, la présence en Kanaky), quel lien peut-on comprendre, ou pas ?
La France cherche à tirer parti de sa présence au Kenya et dans la Corne de l’Afrique pour renforcer son implication dans la région indo-pacifique. Elle utilise ses anciennes colonies et ses « citoyens français » d’outre-mer, une vaste zone économique exclusive, huit mille militaires, des bases militaires dans les océans Indien et Pacifique, ainsi que son alliance avec les puissances occidentales comme moyens de pression pour contenir la Chine et se repositionner en tant que grande puissance impériale.
Au-delà de la France impérialiste qui cherche à renforcer sa présence, quelle est la dépendance économique du Kenya vis-à-vis des puissances étrangères ? Par exemple, comment apprécier l’accord sino-kenyan du 15 janvier dernier et la visite du vice-président chinois en mars, autour de la ligne de chemin de fer Monbasa-Nairobi ?
Le Kenya a signé de nombreux accords de partenariat économique et accords commerciaux avec de nombreux pays, notamment les États-Unis, l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Chine et d’autres. L’accord sino-kenyan du 15 janvier, appelé accord commercial « Early Harvest », permet l’entrée en franchise de droits de 98,2 % des exportations kenyanes sur le marché chinois. Cet accord temporaire vise à réduire le déficit commercial du Kenya. Si les relations économiques entre la Chine et le Kenya se sont développées au cours des 20 dernières années, les puissances occidentales, dans leur ensemble, restent historiquement des partenaires économiques proches du Kenya, notamment dans les domaines du tourisme, des exportations agricoles et du financement multilatéral du développement.
Selon nous, peu importe que la dette soit détenue par un seul impérialisme, ou partagée entre plusieurs concurrents, cela reste une soumission au système impérialiste mondialisé avec toutes les conséquences sur le peuple kenyan. Qu’en pensez-vous ?
Oui, nous sommes d’accord, d’autant plus que les prêts accordés par les puissances impérialistes visent à générer des superprofits et s’accompagnent généralement de conditions et d’impositions très lourdes.
Quelles sont du coup les contradictions avec les autres puissances impérialistes en jeu dans la région, anglais bien sûr, mais aussi américain, russe et chinois qui cherchent à prendre la place des vieilles puissances coloniales discréditées ?
Les impérialistes russes et chinois souhaitent renforcer leur présence économique et politique dans la région et établir des sphères d’influence. Les puissances occidentales prennent des mesures pour les en empêcher et préserver leur hégémonie. À une certaine époque, les puissances occidentales ont utilisé le Japon pour contrer l’initiative chinoise « Les Routes de la Soie », mais cette tentative a échoué. Les puissances occidentales approuvent manifestement l’entrée de la France en Afrique de l’Est afin de contenir l’influence chinoise.
Nous sommes fondamentalement anti-impérialistes, non pas par une sorte de solidarité extérieure, mais parce que le prolétariat de France et les peuples dominés ont le même ennemi, ici et là-bas : l’impérialisme français, son gouvernement, ses monopoles, son histoire et sa culture. Et que donc notre combat est le même, avec le même objectif révolutionnaire, en finir avec la domination impérialiste sur la planète et construire un futur libéré pour tous les exploités. Qu’attendent les révolutionnaires africains des révolutionnaires et communistes européens ?
D’après notre expérience, la solidarité internationale a été indispensable dans notre lutte contre le colonialisme autrefois, et aujourd’hui contre l’impérialisme. Nous recherchons et accueillons favorablement toutes les formes de soutien politique, moral et matériel de la part de nos camarades européens. Comme vous l’avez dit, l’impérialisme est l’ennemi commun du prolétariat en France et en Europe, ainsi que des peuples opprimés et exploités des colonies et des semi-colonies. Nous ne pouvons le vaincre sans unir nos forces.
Merci aux camarades kenyans d’avoir répondu à nos questions. Nous rajoutons une réflexion d’un camarade sénégalais à propos de ce sommet.
Les mutations de l’impérialisme français dans la période ne manifestent pas seulement l’arrivée dans de nouvelles zones d’influence (anglophone ou lusophone, où il n’est pas seul et « partage »), mais plutôt comme un alignement sur les autres anciennes puissances coloniales qui n’ont pas l’étiquette équivalente de Françafrique et où le primat est donné à l’économie. Autrement dit, l’impérialisme français privilégie (sans doute à contrecœur) les poids économiques du Nigeria, de l’Angola, du Kenya par rapport à quelques attributs de puissance au Sahel (bases militaires, zone franc, poids diplomatique avec par exemple les votes à l’ONU etc.). Encore que la récente intervention militaire au Bénin, la nature de la relation avec la Guinée et le retour au Tchad soient dans une continuité caricaturale de la Françafrique…


