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Il y a 30 ans, Thomas Sankara assassiné par l’impérialisme français

Le 4 août 1983, à la tête d’un coup d’Etat de militaires de gauche, le Capitaine Sankara est arrivé au sommet du pouvoir en Haute-Volta, qu’il renommera Burkina Faso. Ce coup d’Etat a certes bénéficié de la sympathie des masses, mais il ne s’agissait pas d’une révolution populaire. Ce sera le péché originel de ce régime, bien que Thomas Sankara fut sans aucun doute une personne honnête et modeste, qui avait à cœur l’émancipation de son peuple.

Jusqu’à son assassinat en 1987, il tenta des réformes profondes de la société burkinabè : émancipation des femmes (lutte contre l’excision, obligation pour les hommes de faire le marché une fois par semaine et même un rallye moto qui leur était réservé…), mise des fonctionnaires au service du peuple, promotion d’une écologie de masse, tentatives d’autosuffisance. Il permis notamment une alphabétisation et une vaccination de masse (création de 320 dispensaires) et améliora nettement le sort de la paysannerie. Son régime va faire appel au courage, et à l’esprit de sacrifice des Burkinabés en donnant lui-même le premier exemple en réduisant drastiquement son train de vie, en menant une lutte farouche contre la corruption, l’absentéisme et le favoritisme. Les fonctionnaires des villes furent envoyés à la campagne pour faire l’expérience de la dure vie et du dur travail des paysans.

Dans les années 1980, les pays d’Afrique sont soumis aux Plans d’ajustement structurels (PAS) imposés par les institutions impérialistes internationales (FMI, Banque Mondiale) qui visent à restructurer les Etats semi-coloniaux pour aider le Capital impérialiste en crise. Ces PAS ont pour conséquence de ruiner l’économie et la population. Dans ce contexte, Sankara prend des positions publiques courageuses contre l’impérialisme, notamment lors de ses discours à l’ONU (4 août 1984) et l’OUA (Organisation de l’Unité Africaine), ou face à Mitterrand lorsqu’il le rencontrera en 1986, qui venait de recevoir en grandes pompe Pieter Botha, chef du gouvernement sud-africain d’Apartheid. Face à un impérialisme à l’offensive, il réveille l’espoir parmi les masses africaines.

Mais on ne peut émanciper les masses sans la participation active de celles-ci. Car sans éducation et conscience des masses, entamées dès avant la prise du pouvoir, celle-ci ne peuvent être conscientes de leurs intérêts à long terme. Sous son autorité, ce sont principalement les militaires qui ont exercé le pouvoir à travers le Conseil national de la Révolution (CNR), constitué des putschistes adjoints de quelques civils. Il a tenté d’impulser une révolution par "en haut". Les Comités de Défense de la Révolution (CDR) qui devaient être les outils par lesquels les larges masses devaient exercer leur pouvoir intégral dans chaque village, ne furent pas des créations spontanées des masses en luttes, mais furent imposés par le haut. Le régime réprima sévèrement son opposition : de manière parfois sans doute légitime face aux tendances petites-bourgeoises égoïstes, habituées à un mode de vie privilégié calqué sur le mode de vie européen, peu enthousiaste à retrouver l’habillement et la nourriture traditionnelle, mais également de manière bureaucratique et arbitraire, surtout là où des opportunistes avaient pris le contrôle des CDR. Le renvoi de 1300 enseignants en est l’illustration…

La base du régime sankariste se trouvait parmi la petite bourgeoisie urbaine (étudiants, fonctionnaires, enseignants, militaires). La petite-bourgeoisie urbaine anime les syndicats et les organisations politiques de gauche, mais elle occupe une place relativement privilégiée dans la société, l’appareil d’Etat hypertrophié, inefficace et corrompu qui vit du surplus arraché aux paysans, sans leur être très utile en retour (la population urbaine, 10% de la population totale, absorbe 75% sur PNB !).
Mais dans un pays comme le Burkina Faso, il n’y a pas de révolution possible sans que sa force principale soit la paysannerie pauvre, classe sociale à la fois la plus nombreuse et la plus exploitée et opprimée du pays. Or, cette paysannerie est restée passive, cantonnée principalement à un rôle d’observatrice. C’est un problème général en Afrique : à la différence de l’Amérique Latine et de l’Asie, la paysannerie africaine n’est pas mobilisée pour la terre, le problème est ailleurs et Sankara n’a pas su y répondre. Le prolétariat est ultra-minoritaire.

Thomas Sankara a promu une idéologie éclectique, influencée par le marxisme-léninisme, mais pas uniquement. "Mon idéologie, c’est la dignité humaine" dira t-il. Lui et ses compagnons n’avaient pas réfléchis à un programme révolutionnaire cohérent, ils ont donc complètement improvisés, s’inspirant d’idées puisées ici et là. Les projets économiques stratégiques, qui auraient pû permettre de briser la soumission économique à l’impérialisme (chemin de fer, barrages électriques comme celui de Sourou), furent précipités et victimes de la corruption, et n’aboutirent pas.

La politique de développement industriel autonome n’alla pas bien loin : le gouvernement n’osa pas franchement confisquer les intérêts impérialistes, ou au moins organiser un contrôle ferme sur les entreprises à capitaux étrangers. Il n’y eu pas de politique cohérente et à long terme pour substituer la production nationale aux importations étrangères. Cela tient du caractère improvisé de la politique du régime, mais également de la nature également conciliante de Sankara avec l’impérialisme : il ne souhaitait pas de rupture, mais espérait pouvoir engager une relation "gagnant-gagnant" avec celui-ci.
A la campagne, le régime lança un grand mouvement de développement de l’irrigation, de réforme agraire, et retira aux chefs traditionnels Mossi leurs privilèges légaux. 20% du budget national a été consacré à l’agriculture, ce qui était inédit dans toute l’Afrique. Mais les projets coopérativistes restèrent souvent lettre morte, et les chefs féodaux gardèrent bien souvent de fait l’ascendant sur la masse paysanne. La paysannerie ne pu être suffisamment libérée des pesanteurs du féodalisme pour servir de base sociale à la révolution.

Ce genre de régime, même si il est porté au début par des individus bien intentionnés, est à l’image de la classe qui le dirige, foncièrement instable, hésitant. Et si ce ne sont pas les masses populaires qui sont à l’initiative, il finit inmanquablement par se consolider en une nouvelle bourgeoisie au service de l’impérialisme.

C’est ce qui arriva lorsque Blaise Compaoré fit assassiner Sankara le 15 octobre 1987, avec le soutien actif de l’Etat français : l’exemple du régime était devenu dangereux sur le continent. Sankara pensait de Blaise qu’il était son meilleur ami ; au delà du sordide, cela témoigne d’un certain aveuglement politique de Sankara qui n’a pas vu la dégénérescence profonde de ses proches dans les cercles dirigeants de son régime. les divergences fondamentales au sein du CNR ne pouvaient être répercutées à la base pour être tranchées par les masses. La solution violente des contradictions en son sein était donc la plus probable. Sankara ne pouvait qu’être assassiné, comme Lumumba, car sa popularité était telle qu’en prison, il aurait été plus dangereux ; déjà emprisonné sous le précédent régime, il avait été libéré par une rébellion militaire. La petite-bourgeoisie a laissé faire, car Sankara, par ses mesures en faveur de la paysannerie, en remettant en cause ses avantages (bien qu’ils soient bien maigres au regard de ceux de la petite-bourgeoisie des pays impérialistes) s’était retrouvé sans soutien organisé dans les masses populaires.

Le régime de Blaise Compaoré, qui prétendait juste assurer la "rectification de la Révolution", est rapidement devenu un régime de bourgeoisie bureaucratique et compradore entièrement soumis à l’impérialisme français, devenant même son homme de main privilégié dans la région pour intervenir au Liberia ou en Côte d’Ivoire. Il sera chassé du pouvoir par une révolte populaire en 2011.

La tendance minoritaire de Sankara n’avait pas les moyens de ses ambitions, faute de cadres et d’organisation capable d’enraciner leurs vues au niveau des masses. Il aurait fallu avoir les outils pour assurer la dictature de la paysannerie pauvre et du prolétariat sur les autres couches de la société.

Creuser les carences de l’expérience Sankara, les approfondir, constituent le meilleur hommage qu’on puisse rendre à celui qui a été symbole d’espoir pour son peuple et pour la jeunesse africaine, et ardent soutien des mouvements de libération. Cela ne tient pas uniquement des manques propres au régime, mais également des difficultés matérielles et sociales extrême d’un pays comme le Burkina, où de toute manière toute révolution nationale, démocratique et populaire ne peut que se dérouler dans des condition très défavorables et avec très peu de chance de survie en restant isolée.

Nous réclamons la vérité et la justice sur l’assassinat de Thomas Sankara, commandité par l’impérialisme français !

OCML Voie Prolétarienne, 15 octobre 2017

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