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Populisme ou socialisme ?

La nature des régimes de Chavez au Venezuela, de Morales en Bolivie, de Correa en Equateur est l’objet de nombreuses controverses. S’agit-il de simples gouvernements populistes qui restent dans le jeu du capitalisme international, ou de gouvernements mettant en place le « socialisme du XXIéme siècle » ? L’interview de Garcia Linera (en bas de l’article) situe bien les limites : la base du mouvement social, ce sont les petits producteurs. Mais ces gouvernements vont plus loin en se dotant d’une rhétorique anti-impérialiste US, et aussi contre l’oligarchie des grands propriétaires d’origine européenne, ces propriétaires élitistes méprisant les indiens et les afro-américains. Ces trois présidents sont issus des peuples indiens (Morales, Correa), soit afro-américain (Chavez). Ils représentent une vengeance sociale pour les petits producteurs. Morales et Correa jouent beaucoup sur l’indigénisme, avec l’aide de coopératives permettant la libération du peuple. Des mesures de nationalisations sont prises, mais elles ne sont pas plus nombreuses que celles prises en France après guerre ou au Mexique. Pourtant nous ne pensons pas que ces gouvernements soient socialistes.

Quel modèle économique ?

« Le modèle socio-économique privilégié, autant par les régimes modérés du Brésil et de l’Argentine que par ceux qui se réclament du socialisme du 21e siècle (Bolivie, Équateur et Venezuela), sépare graduellement les élites gouvernantes de leur base sociale. Ce modèle extractiviste tourne autour de l’appropriation et de l’exportation des ressources naturelles et fait en sorte que, malgré les discours de gauche, le néolibéralisme se porte dangereusement bien dans la région. Profitant du prix élevé des matières premières, les régimes progressistes ont maintenu et plus souvent accéléré l’exploitation des mines à ciel ouvert, l’extraction pétrolière et gazière de même que les monocultures comme celle du soja, de l’éthanol et de la cellulose. Les transnationales qui mènent ces grands projets s’approprient au passage les énormes quantités d’eau et les immenses étendues de terre et de forêt dont elles ont besoin, entrant en conflits avec les populations locales. » (André Maltais, mondialisation.ca).
Des révoltes ont lieu en Equateur et en Bolivie contre la privatisation des terres et de l’eau. Les discours sur le « socialisme du XXIéme siécle » ne résistent pas devant l’appétit des impérialistes pour les matières premières. Morales en Equateur traite même « de gauche infantile, cet indigénisme infantile, cet écologisme infantile en train de se réactiver, organisant des réunions pour promouvoir un soulèvement contre l’exploitation minière ». Bref, comme dans un discours déjà entendu, ce sont « les alliés de la droite ». Il y a eu peu d’expropriations de gros propriétaires, peu de contrôle ouvrier, mais il y a eu augmentation réelle des revenus des plus pauvres. En même temps, les révoltes des peuples indigènes étaient combattues par ceux qui prétendaient les représenter. Bien sûr, l’impérialisme US et l’oligarchie sont à l’affût, préparant des coups d’Etat, comme au Honduras, en Equateur, mais cela ne qualifie pas ces gouvernements de socialistes. Ce sont plutôt des petits bourgeois voulant moderniser leur pays, s’opposant à l’oligarchie et à l’impérialisme.

Le mouvement marxiste-léniniste en Amérique du Sud

Le gouvernement de Morales en Bolivie est soutenu par le Parti Communiste de Bolivie marxiste-léniniste-maoïste (PCBmlm), qui a même eu un ministre dans le gouvernement. Cela a été l’occasion de débats au sein du mouvement ML d’Amérique du sud. Le FRP-MLM (Front Révolutionnaire du Peuple de Bolivie-mlm) « caractérise ce gouvernement comme le représentant de la bourgeoisie bureaucratique, qui applique un programme de restructuration du vieil Etat pour le sauver de sa crise profonde » et traite de révisionnistes ceux qui participent à ce gouvernement. Devant la menace de coup d’Etat réactionnaire en Bolivie, il met sur le même plan les deux parties. Pour le PCBmlm au contraire, « la Bolivie, c’est noté par tous, N’EST PAS UNE NATION, la Bolivie est un ÉTAT NATIONAL et à partir de la nouvelle Constitution Politique, se trouve en train de constituer l’État Multinational de Nouvelle Démocratie, propre de la construction socialiste. L’ÉTAT MULTINATIONAL ». Le parti soutient les thèses anticapitalistes de Morales, avec qui il a « des divergences de caractère secondaire à la marge », et approuve « pleinement la suggestion du Président et sa Thèse Politique Anticapitaliste et Anti-impérialiste. Notre Parti est constitué à la base de Thèses Politiques semblables dans son aspect national et aussi son aspect international, où est comprise l’intégration du bloc d’États sud-américains et des Caraïbes avec une exclusion définitive des États-Unis et du Canada. » Puisque l’on construit le socialisme, le PCBmlm traite de « trotskistes » ceux qui refusent de soutenir les gouvernements dits « progressistes ». Cela va même plus loin quand le PCBmlm n’apporte pas sa solidarité à des militants du FRP-MLM expulsés vers le Pérou.

Garder l’indépendance de classe

On retrouve ces débats dans tous les pays d’Amérique du sud. Pour nous, il faut faire l’analyse concrète des classes et des forces en présence dans chaque pays. Il y a des réactionnaires fascistes liés à l’oligarchie et à l’impérialisme préparant des coups d’Etat, qu’il faut combattre. Mais il y a aussi la révolte des peuples, qu’il faut soutenir contre les gouvernements populistes petit-bourgeois masqués derrière le « socialisme du XXIéme siècle », et être solidaires de tous ceux, quelles que soient les contradictions, qui sont victimes de la répression. Sinon on risque, comme le PCMmlm, de se retrouver à défendre des positions tiers-mondistes, théorie qui prônait l’alliance des pays et des peuples du Tiers-monde avec les pays impérialistes du second monde (Europe, Japon) contre les deux super-puissances les, USA et l’URSS. Cette théorie, que nous avons toujours combattue, mettait les prolétaires à la remorque de leurs bourgeoisies. En Amérique du Sud, les communistes doivent dénoncer l’impérialisme US dominant, sans pour autant soutenir le régime du pays. On peut se féliciter de certaines positions gouvernementales sans perdre son indépendance de classe, sans se ranger derrière la petite bourgeoisie qui dirige ces pays.

 

Valentin

« Nous ne pensons pas au socialisme pour un futur proche »

Entretien avec Garcia Linera, vice-président de la Bolivie (extraits)
par Franklin Ramírez y Pablo Stefanoni dans Página/12.
Divers médias ont parlé de "évisme"(à propos de Evo Morales) pour se référer à ce gouvernement...
L’"évisme" marque une rupture par rapport aux stratégies antérieures de lutte pour le pouvoir, c’est un projet d’auto-représentation des mouvements sociaux, de la société plébéienne. C’est un nouvel horizon qui ne naît pas de la théorie, mais qui va se développer dans la pratique et peut apporter une veine d’analyse intéressante pour les courants néo-marxistes. Un second élément qui pourrait définir l’"évisme" est un indianisme flexible capable de rassembler les secteurs non indiens, métis, couches moyennes urbaines. En termes dialectiques, nous pourrions dire que la Révolution Nationale de 1952 a ouvert l’indien à la citoyenneté, mais qu’elle a tenté de le diluer dans le métissage et lui a bloqué les possibilités de développement politique. Cinquante ans après, l’indien se pose comme un sujet politique autonome qui propose un nationalisme élargi, une nation avec "une unité dans la diversité" comme l’a répété à tant de reprises Evo Morales. L’expérience que nous vivons en Bolivie repose tout le débat sur la lutte pour le pouvoir, y compris les propositions de Antonio Negri. Qu’est-ce qu’un gouvernement des mouvements sociaux ? Est-ce possible ? Comment va s’articuler la relation entre le politique et le social ?
Vous parlez de capitalisme andin
Avec cette expression, encore bien théorique, j’ai fait référence à ce que les structures matérielles des révoltes sociales depuis 2000 sont les petites économies familiales, aussi bien à la campagne qu’à la ville. Ce sont les petits producteurs qui se sont révoltés : paysans, cocaleros, artisans, micro-entreprises, coopérateurs miniers. Et il n’y aura pas de révolution socialiste dans une nation de petits producteurs. L’"évisme" visualise ces multiples modernités, le petit paysan de l’Altiplano ne va pas devenir un gros fermier, mais peut avoir des tracteurs et internet. Toujours le moderne soumet le traditionnel, et nous pensons aujourd’hui à une articulation différente et non subordonnée entre ces deux domaines qui vont subsister durant les 50 ou 100 prochaines années. Nous ne pensons pas au socialisme pour le futur proche, mais à une profonde révolution démocratique décolonisatrice.

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