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La Courtine 1917 : révolution russe dans la Creuse

Dès les premiers mois de 1914, la guerre s’avère être une véritable hécatombe. La Russie de Nicolas II cependant, alliée de la France, ne manque pas de chair à canon, paysans et ouvriers, mais elle manque d’armement. En décembre 1915, Paul Doumer, sénateur, se rend auprès du tsar pour troquer des armes contre des hommes. Nicolas II promet 40 000 hommes par mois. Ils seront 45 000 au total, le premier obstacle étant celui du transport, à partir de Vladisvostok et d’Arkhangelsk. Paul Doumer signe pour 750 000 fusils. Un homme égale dix-sept fusils...
Dès l’été 1916, les travailleurs russes et leurs officiers sont sur le front de Champagne. Leur détachement dans le défilé du 14 juillet à Paris est acclamé. L’hécatombe continue...

 

Deux faits vont commencer à enrayer la machine de cette guerre de concurrence impérialiste. La guerre elle-même, qui se révèle vite une immense boucherie. Et l’annonce du renversement du tsar en février 1917, qui sera connue des soldats avec quelques mois de retard. Les soldats russes s’organisent alors, au printemps, en comités – en soviets – et réclament leur rapatriement. Ils ne se sentent pas à part : « Les troubles qui éclatent le 29 avril dans l’armée française sont connus des soldats russes » (wikipedia). Et si l’état-major décide d’évacuer 16 000 Russes au camp de La Courtine, dans la Creuse, en juin, c’est surtout par peur de la contagion révolutionnaire.

 

16 000 hommes et 300 officiers arrivent donc, avec armes et chevaux, dans un des plus grands camps militaires français. Le premier acte des comités de soldats, c’est de virer les officiers, y compris les officiers français attachés aux unités russes. Ils iront loger en-dehors du camp. Une deuxième scission a lieu, au sein des soldats eux-mêmes. Les paysans de la 3e brigade se méfient des ouvriers de la 1ère. C’est que les premiers sont pour obéir à Kerensky, au gouvernement provisoire bourgeois, qui continue la guerre contre l’Allemagne. Les seconds sont majoritairement pro-bolcheviks. Résultat : 6000 hommes de la 3e brigade et 400 de la 1ère quittent le camp et s’installent dans des tentes à 25 kilomètres de La Courtine. Restent 10 300 hommes. C’est le soviet de La Courtine, qui doit son existence à sa ligne politique, une indépendance de classe gagnée premièrement dans la lutte contre la bourgeoisie, deuxièmement, au sein du peuple, contre la petite-bourgeoisie.

 

Les ultimatums et appels à rendre les armes se succèdent, émanant d’abord d’un général russe nommé Zankeievitch. Un épisode savoureux se produit. Environ 1500 soldats craquent, sortent du camp en catimini. Ce sont des paysans, c’est la saison de la moisson, les paysans français sont au front, les Russes donnent un coup de main. Danger ! Risque de contamination révolutionnaire ! Suite tout aussi remarquable : Le général russe ordonne à ceux qui ont obéi à ses ultimatums, de retourner au camp, pour revenir avec leurs armes. On voit bien là le double problème de la bourgeoisie : le « moral », et les armes !

 

Le 16 septembre 1917, un canon se met à tirer sur le camp toutes les heures, en guise d’avertissement. Le lendemain, les tirs s’accèlèrent. 7500 hommes sortent, sans armes, avec des drapeaux blancs. Il n’y a eu que 3 tués et 36 blessés. Le 18 septembre, environ 500 résistent encore. Près de 150 seront tués, d’autres s’échappent. Le 19, les derniers se rendent. Ceux qui sont jugés les plus « dangereux », au nombre de 81, sont internés sur l’ile d’Aix. Aux autres on propose l’engagement dans l’armée française sinon ce sont les travaux forcés en Algérie. Ils seront rapatriés en Russie en 1919.

 

Tirons deux leçons de cette glorieuse page de notre histoire. Première leçon : S’il n’y avait pas eu de tracts illégaux et clandestins – de la propagande communiste - pour dire la vérité les concernant aux hommes concernés, sur le marchandage des hommes contre des fusils, sur la chute du tsar et la révolution en cours, cette prise du pouvoir ouvrière n’aurait pas eu lieu. Deuxièmement : On ne peut pas, comme le font certains, tirer une leçon pacifiste de cet événement, car, comme le disait Marx, le prolétariat devra gagner son émancipation sur les champs de bataille. L’atout de ces travailleurs, qui leur a permis de s’opposer à la guerre et de tenir plus longtemps que les Communards, c’est qu’ils étaient, comme les Communards, et comme leurs frères en Russie, le fusil à la main.

 

Bibliographie, filmographie et photos sur le site de l’association La Courtine 1917 association créée en janvier 2014.

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