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Derrière Rouillan : Une question de principe
Partisan N°223 - Décembre 2008
Le 2 octobre, Jean-Marc Rouillan a été remis en prison suite à une interview accordée à l’Express. A la question « Regrettez-vous les actes d’Action directe, notamment l’assassinat de Georges Besse ? », Rouillan répond : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. »
J.-M. Rouillan ne fait que respecter l’injonction de la justice qui lui interdit de s’exprimer sur les faits pour lesquels il a été condamné. Mais on comprend qu’il n’a pas changé d’opinion politique.
Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joelle Aubron et Georges Cipriani ont été condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité avec une peine de sûreté de 18 ans pour avoir exécuté le PDG de Renault, Georges Besse en 1986, et René Audran en 1985, homme-clef dans la vente d’armes au niveau international. La peine de sûreté étant passée, la bourgeoisie les a maintenus en prison. Depuis décembre 2007, J-M Rouillan bénéficiait d’un régime de semi-liberté, résultat de la lutte du comité de soutien « Ne Laissons Pas Faire ».
C’est une question de principe pour la bourgeoisie : pas de cadeau pour des combattants révolutionnaires qui se sont attaqué à elle et à l’Etat et qui ne renient pas leurs actions. Elle n’aura de cesse de tout mettre en œuvre pour les détruire et surtout les empêcher de parler, de témoigner sur leur engagement politique et les choix qu’ils ont faits.
Question de principe. La question principale, posée indirectement par des organisations armées comme Action Directe en France, la RAF en Allemagne, les Cellules Communistes Combattantes en Belgique, les Brigades Rouges en Italie, est la question de la violence révolutionnaire face à l’appareil d’Etat. Autrement dit, peut-on changer un système et un pouvoir qui s’appuient sur la violence sans les battre aussi sur ce terrain là ? Notre plate-forme politique (cahier n° 2) pose évidemment le problème. « Sans violence révolutionnaire, pas de pouvoir ouvrier… Le pacifisme, protestation contre le militarisme bourgeois, est incapable de mettre fin au régime social qui génère les guerres : l’impérialisme… Il met sur le même plan la violence des oppresseurs et celle des opprimés. Il contribue ainsi à affaiblir la lutte de ces derniers… Face à la violence des exploiteurs, les travailleurs ont toujours utilisé des formes spontanées d’auto-défense : occupations illégales de terres, d’usines, piquets de grève ou manifestations violentes… Mais la violence révolutionnaire n’est pas seulement un moyen de défense. C’est le moyen nécessaire pour arracher le pouvoir à la bourgeoisie, protégée par ses forces armées. »
En ce sens, nous sommes d’accord avec J.-M. Rouillan lorsqu’il dit dans son interview : « Le processus de lutte armée tel qu’il est né dans l’après 68, dans ce formidable élan d’émancipation, n’existe plus. Mais en tant que communiste, je reste convaincu que la lutte armée, à un moment du processus révolutionnaire, est nécessaire. »
Mais « n’est-il pas beaucoup plus important de s’attacher à organiser la violence de masses, dans les usines, les quartiers ? N’y a-t-il pas beaucoup plus à apprendre de l’expérience des mineurs anglais que des Brigades Rouges ? » : c’est une question que VP se posait en 1986, dans un débat avec des membres des Cellules Communistes Combattantes belges (1). Là ou nous divergeons avec AD et d’autres groupes, c’est sur la question du processus de construction du parti d’avant-garde : la question des actions armées ne peut se poser qu’à un certain niveau d’organisation de la classe ouvrière, et compte tenu de l’état du mouvement ouvrier.
Rouillan et le NPA.
J.-M. Rouillan a décidé d’adhérer au NPA suite à une rencontre en juin dernier avec Besancenot. Naturellement les médias se servent de cela pour mettre le NPA au pied du mur. Dans cette polémique, Besancenot explique la position de la LCR sur la violence en politique. « La révolution pour moi, ce n’est pas le terrorisme. La question de la violence dans les révolutions est plutôt posée du fait des contre-révolutions. Les révolutions commencent en général bien, ce sont les contre-révolutions qui sont violentes. » Il cite en exemple la Commune de Paris de 1871 et la répression du gouvernement versaillais qui massacre les communards. « Le NPA ne se bat pas pour la lutte armée en France, le NPA n’est pas la vitrine légale d’AD en voie de reconstitution. Nous on se bat pour que notre politique voit le jour, y compris par une combinaison du suffrage universel et de la démocratie directe. Le problème c’est que ce jour-là, il y aura une minorité d’individus qui ne se laissera probablement pas faire, et pour moi, le nombre ça vaut les fusils. L’arme, c’est le nombre. »
L’exemple du Chili en 1973, ne démontre- t-il pas que le peuple, même uni, peut être vaincu s’il n’est pas armé ? Et doit-on attendre que la bourgeoisie emploie la violence avant de l’exercer ? En procédant ainsi, on laisse l’ennemi reconstituer sa force et attaquer quand il est sûr de lui. Pendant la Commune de Paris, une partie des com-munards (les blanquistes, et les internationalistes en lien avec Karl Marx) pensaient qu’il fallait marcher sur Versailles et anéantir le gouvernement immédiatement, avant qu’il ne renforce son armée. Qu’il fallait prendre l’argent de la Banque de France afin que le gouvernement ne s’en serve pas pour organiser la contre-révolution. L’histoire ne leur a-t-elle pas donné raison ? Et demain ? J.-M. Rouillan : « Beaucoup de gens, actuellement, ne peuvent pas aller beaucoup plus loin dans la misère. Il va y avoir des problème ! D’ailleurs, l’Etat s’y prépare avec des programmes contre-insurrectionnels qui vont jusqu’à l’utilisation de drones… Que fera-t-on à ce moment-là, en tant que révolutionnaires ? » Sans parler du fichage de toute personne qui milite.
Dans l’article de Rouge du 9 octobre 2008, « J.-M. Rouillan, deux poids, deux mesures », J-F Grond explique la position de la LCR : « Notre projet vise à une démocratie ‘poussée jusqu’au bout’, qui ne se limite pas au suffrage universel, mais qui franchisse la porte des entreprises, qui permette à la population un véritable contrôle de son destin. » Comment le prolétariat (et non la « population ») pourra-t-il contrôler son destin s’il n’a pas pris le pouvoir et renversé l’Etat, quartier général de la bourgeoisie ? Et si, à la dictature de la bourgeoisie, il n’a pas opposé la dictature « démocratique » de la classe ouvrière ?
Alexandra
Cet article a donné lieu à une mise au point de l’organisation, à lire ici.
Pour creuser toutes ces questions, lire notre brochure : « Lutte armée et politique révolutionnaire. Débat avec le collectif des prisonnièr(e)s des Cellules Communistes Combattantes belges » ; le dossier « De la F.A.P à l’O.R.A, à la recherche de l’insurrection (Portugal) » dans notre revue La Cause du Communisme n° 10 ; le cahier n°2 de notre plate-forme politique.
A lire !
Rouillan a utilisé sa longue incarcération pour devenir un excellent écrivain. Il faut au moins lire un de ses livres « magnifiques, qui secouent fort et qui éduquent au delà de ses espérances » selon un internaute de Toulouse : Je hais les matins (Denoël), Chroniques carcérales, Lettre à Jules, La part des Loups (Agone), Le capital humain (L’Arganier)…