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Afrique : La crise s’approfondit

Interview

Quel est l’impact de la crise sur le franc CFA ?

Le CFA est arrimé mécaniquement à l’Euro. Toute tempête qui touche ce dernier a une incidence directe sur le CFA. D’autre part, malgré la frilosité des banques d’ici, qui sont toutes loin des subprimes, ce sont pour l’essentiel des filiales des banques européennes. Au Sénégal, les deux banques les plus importantes au niveau des flux financiers sont des succursales de la Société Générale (la SGBS) et de la BNP (la BICIS). Il reste vrai que la banque centrale dans l’espace UEMOA est la BCEAO, qui reste la seule banque à définir les taux directeurs. Mais du fait de l’arrimage du CFA à l’Euro, quelle est la marge de man ?uvre de cette dernière ? L’indépendance économique dans ces conditions est au fond un leurre.

Quelles conséquences sur l’agriculture et sur la paysannerie ?

Le coût des matières premières va chuter pour une période importante selon moi, et cela amènera beaucoup de paysans dans des situations difficiles. Cette année, avec une bonne pluviométrie au Sénégal, de bonnes récoltes sont attendues sur l’arachide. Mais le prix au producteur est faible, du fait que l’Etat dont la dette intérieure tourne autour de 400 milliards, qu’il a du mal à rassembler, ne peut subventionner à la hausse, mais aussi parce que la SONACOS (huilerie) privatisée n’est pas capable d’acheter la production, car elle dépend elle aussi de crédits bancaires. La situation floue de l’économie crée des réflexes de prudence — les cours de l’huile des tourteaux, avec la récession. Les producteurs, à travers leurs conseils CNR, réclament un prix qui favoriserait la motivation des paysans. Si le prix est bas, les paysans auront tendance à vendre leurs produits dans les marchés parallèles (les « loumas ») qui ne peuvent pas totalement absorber la production. Et le gouvernement a des problèmes pour fixer un prix intéressant. C’est-à-dire que la crise financière, la récession mondiale, va passer par là.

Comment évolue l’aide publique au développement ?

On peut dire d’emblée que l’aide publique au développement , qui n’atteint pas encore 0,7% du PIB des pays du Nord, va baisser davantage, hypothéquant certains projets. Car nos pays, complètement extravertis, dépendent dans leur budget de cette aide.
Quant aux IDE (investissements directs à l’étranger), un seul exemple montre que la tendance sera aussi à la baisse. Dans la région de l’Est du Sénégal, à Tamba, riche en fer, Arcelor/Mittal avait signé avec l’Etat une convention pour l’exploitation de ce fer. Des investissements de 1000 milliards étaient annoncés pour une période que je ne maîtrise pas. Mais aujourd’hui, ils ont mis la pédale douce, situation internationale et cours du fer incertain obligent.

Quel est le vécu de la population ?

Globalement, cette crise va davantage paupériser les masses populaires des villes et des campagnes. Avec la crise alimentaire, elles ont déjà vu les prix des denrées de première nécessité connaître des hausses vertigineuses. Le riz, denrée de base de l’alimentation sénégalaise, a connu une hausse de 80% (de 12000, le sac de 50 kg est passé à 19000 environ, soit 30 euros). L’électricité a connu une hausse de 17%. Les prix des transports sont sans cesse réajustés. Bref, la pauvreté est en train de gagner les classes moyennes. La santé publique régresse du fait que les hôpitaux ne fonctionnent plus, faute de moyens. L’Etat ne met pas en place les subventions à temps. Et celui qui n’est pas capable d’acheter le nécessaire ne peut plus se soigner. C’est-à-dire que sur ce plan, les gens souffrent.
Au niveau de l’Education, c’est la même chose. Aujourd’hui les nouveaux bacheliers risquent d’avoir des problèmes d’accès à l’Université, qui a des sureffectifs. Ainsi, les parents sont obligés de recourir au privé.

Et la qualité des services publics, eau, électricité ?

Avec l’impact des cours du pétrole, la SENELEC achète pour 18 milliards de combustible, et au comptant, alors que son chiffre d’affaires encaissable par mois est de 16 milliards. Ceci génère un trou que l’Etat doit combler, un Etat en banqueroute du fait d’une très mauvaise gestion clanique : vol, corruption, gaspillage… Et c’est le système bancaire qui est sollicité, alors que ce dernier est très frileux, conjoncture mondiale oblige.
Il y a quelques jours, des émeutes ont eu lieu à Dakar du fait des délestages par la SENELEC. Celle-ci, par manque de combustible, ne peut pas faire tourner ses machines. D’autre part, suite à une augmentation du tarif, elle avait fait une double facturation, prenant déjà en compte la majoration. Les clients, désabusés par la mauvaise qualité du service, et aussi par une hausse du prix de l’électricité, ont envahi la rue, cassant des véhicules des agents de la société d’électricité. Ce n’est que suite à ces émeutes que le gouvernement a dégagé une somme de 20 milliards afin d’acheter du combustible pour que la situation de distribution se normalise, mais cela n’est que conjoncturel.
Sans être exhaustif, je peux dire que la situation ne sera pas rose.

Correspondant, Dakar, 25/10/08

BCEAO : banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest
BICIS : banque internationale pour le commerce et l’industrie du Sénégal ;
CFA : communauté financière africaine ;
656 francs CFA = 1 euro ;
SENELEC : société nationale d’électricité ;
SGBS : société générale de banques au Sénégal ;
SONACOS : société nationale de commercialisation de semences ;
UEMOA : union économique et monétaire ouest-africaine.

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