Vous êtes dans la rubrique > Archives > Tchernobyl : débat autour d’une affiche syndicale à Alsthom

Tchernobyl : débat autour d’une affiche syndicale à Alsthom

Partisan N°12 - Juin-Juillet 1986

Affiche de la section syndicale CFDT du 30 Avril 1986 (L’explosion de Tchernobyl date du 26 avril)

LA CATASTROPHE DE TCHERNOBYL —

Accident grave en URSS. Même si on ne connaît pas les détails, il est sûr que c’est un des plus graves ayant eu lieu jusqu’à présent.

A l’Est comme à l’Ouest, depuis 25 ans, il y a un développement spectaculaire des centrales nucléaires, à toute vitesse, alors que les problèmes de sécurité des centrales ne sont pas maîtrisés, que des problèmes graves et de lourdes conséquences pour la terre (comme celui des déchets radioactifs) restent sans solution. Bref, le nucléaire, c’est dangereux, malgré les belles paroles rassurantes. Et plus les réacteurs nucléaires sont gros, plus les anomalies deviennent I catastrophiques.

Mais s’il s’est développé à cette vitesse, c’est qu’il y avait de bonnes raisons pour les bourgeois, soit militaires, pour fabriquer la bombe atomique (comme pour la centrale de Tchernobyl, le surgénérateur de Creys-Malville en France), soit économiques, pour le plus grand profit des trusts (comme la CGE) engagés dans la construction des centrales.

Dans tous les cas à l’Est comme à l’Ouest, ce sont toujours les mêmes qui subissent les conséquences des choix des autres. Soit les travailleurs des centrales, soit les populations avoisinantes, soit même toute la population, comme le montre l’extension du nuage radioactif qui atteint maintenant le Nord de la France.

En France non plus, on n’est pas à l’abri de ces catastrophes contrairement à ce que tout le monde nous dit. Bien sûr les accidents ont eu lieu en Angleterre, aux USA, en URSS, à une échelle plus petite en France autour du retraitement des déchets.

Que se passerait-il si ça arrivait à la même échelle chez nous, alors que la population est beaucoup plus dense et les centrales plus grosses ?

Ici à l’usine une bonne part de la production sert au nucléaire. C’est l’occasion de s’interroger sur l’utilité de cette fabrication, sur les dangers que ça fait courir à l’humanité. Est-ce vraiment bien utile ? N’y a-t-il pas d’autres moyens de s’approvisionner en énergie ? Même si cela doit représenter pour nous un changement de travail, n’y a-t-il pas d’autres produits plus utiles ?

Pourquoi l’Etat fasciste d’Afrique du Sud en a-t-il acheté une à la France et pourquoi les responsables français CGE Alsthom là-bas interdisent- ils l’accès de la centrale nucléaire aux responsables syndicaux proches des organisations noires ?

Il est vrai que toutes ces questions remettent sérieusement en cause l’organisation capitaliste de cette société... mais quand on voit les conséquences de ces accidents graves, il est plus qu’urgent de s’interroger.


Lundi 5 mai : la réaction, à la vue de l’affiche est très violente : « Tu veux supprimer notre emploi ». Pourtant prudente dans ses conclusions, l’affiche fait mouche et heurte. Il est vrai qu’en période de restructurations et de licenciements, contester le type de fabrication et de production, ça ne va pas vraiment dans le sens du poil...

Tout le monde admet dans le débat que l’usine travaille largement pour le nucléaire, mais en même temps, personne ne veut le rendre public. Comme si cela risquait de troubler, de freiner la lutte pour l’emploi, c’est ce qu’il y a inconsciemment dans les têtes. Bref une vision à court terme, qui ne sort pas du cadre étroit du rapport ouvrier/patron. Nous serons complètement à contre-courant ces quelques jours pour faire admettre qu’il y a un problème et que ça mérite de s’y arrêter. Il faut bien admettre que nous avons face à nous beaucoup de scepticisme, sauf chez quelques-uns qui nous approuvent sans pour autant se mouiller tellement nous sommes à contre-courant.

Lundi 12 mai : après les révélations sur l’ampleur du désastre, sur les silences du gouvernement français, le débat est beaucoup plus ouvert. On accepte de discuter du nucléaire, de la production à l’usine. L’affiche est relue, à nouveau débattue : « Oui, mais on ne va pas avoir mauvaise conscience à cause de la production de l’usine, c’est toute la société qui est en cause, alors ça ne sert à rien de s’interroger sur la production de l’usine, on verra plus tard ».

Il y a déjà un progrès, le débat est plus riche et approfondi. Il est vrai que c’est un peu l’angoisse et tout le monde commence à réaliser les dangers du nucléaire. Mais en approfondissant, il faut à nouveau aller à contre-courant : il est vrai qu’il faut le pouvoir politique d’Etat pour transformer le mode de production de l’énergie, et que c’est impossible par en bas, à l’échelle de l’usine. Mais c’est dès aujourd’hui qu’on doit s’interroger, analyser, critiquer, combattre le capitalisme et dégager les grands axes de transformation.

Dans le débat apparaît également que pour beaucoup, si le nucléaire est dangereux, c’est seulement parce que ce sont les capitalistes qui ont le pouvoir. Et que si c’était les révolutionnaires, il n’y aurait plus de problèmes (idée d’ailleurs défendue par LO). Une telle analyse conduit également à escamoter le débat sur la production. Mais à l’inverse, elle s’affronte à la réalité des faits qui lui donne tort : avec le nuage, la gravité de l’accident, les conséquences sur les populations, etc. ça dépasse largement le cadre de l’activité des bourgeois, et la technique nucléaire, elle-même n’est pas neutre.

Vendredi 23 mai : le débat continue après les révélations de l’incident à la centrale du Bugey en 1984, et l’accident à La Hague, un tract VP faisant le point de manière plus approfondie sur tous ces problèmes est bien accueilli et on commence mieux à comprendre qu’avec le nucléaire, c’est toute a société qui est en cause, et qu’Alsthom y est mouillé jusqu’au cou. Que donc s’interroger sur le type de production ce n’est pas si horrible que ça.

Débat aussi sur « comment faire autrement », du moins sur les grandes pistes dégagées dans notre brochure : lutte pour la décentralisation, contre la concentration, lutte contre les gaspillages et pour les économies d’énergie, protection de la santé et de la nature, gratuité de l’électricité, rupture de la domination impérialiste sur les pays dominés... Mais on sent bien qu’il y a quelque chose qui bloque : pas tant les propositions par elles-mêmes que ce qu’elles remettent en cause... toute la société, ça fait beaucoup !

En conclusion (temporaire) :
 il y a encore beaucoup à faire pour rompre avec l’économisme, comprendre que le capitalisme ce n’est pas seulement le rapport ouvrier/patron.
 la remise en cause de toute la société, ce n’est pas évident, et la tendance spontanée est à esquiver ce type de problèmes, dès qu’ils quittent la généralité pour aborder des points précis qui touchent à la vie immédiate, - aller à contre-courant, ça paye, quand l’analyse fait la preuve de sa justesse dans la réalité.

Correspondant Alsthom