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Terrorisme et politique
Partisan N°12 - Juin-Juillet 1986
Action Directe fait sauter le siège d’Interpol à Saint-Cloud, les CCC s’attaquent aux pipe-lines de l’OTAN en Belgique, ETA exécute un lieutenant-colonel de l’armée, etc.
Depuis dix ou quinze ans, l’Europe est secouée par la réapparition des attentats à motivation politique [1], de la part d’organisations se réclamant de la révolution voire du communisme.
Ces actions ne peuvent nous laisser indifférents. D’une part parce que la violence et la lutte armée sont des questions qui se posent à tous les révolutionnaires, ensuite parce que la bourgeoisie (Mitterrand et Chirac main dans la main) en fait un cheval de bataille dans la période actuelle. Cet article vise à relancer le débat sur cette question, et pour cette question, il n’engage que son auteur.
La violence est-elle légitime ?
Toute la propagande des journaux, de la télé, nous répète que toute violence est condamnable, qu’il nous faut respecter l’ordre et que nous vivons dans un pays démocratique. Nous avons le droit, si nécessaire, de contester les décisions, mais de manière pacifique, dans le cadre des « institutions » (lois, parlement, délégués, etc.).
Aucun chanteur des bienfaits de la « France démocratique », bourgeois ou journaliste larbin, ne vit évidemment la violence quotidienne que nous subissons. Violence du chômage et des restructurations, qui envoie les anciens au débarras et les jeunes dans la drogue et la délinquance, violence du mépris quotidien subi des petits chefs, des accidents du travail, violence des cités cage à lapins ou des taudis, violence de la justice pourrie qui emprisonne un jeune pour une mobylette et libère les assassins racistes. Il n’est pas possible de décrire en quelques lignes la haine accumulée au travers de cette vie quotidienne, cette violence permanente qui nous encadre, soumet, exploite toujours plus.
Mais mieux décrire cette vie est inutile, d’une certaine manière. Chacun de nous la connaît bien.
Et on voudrait que nous soyons pacifiques ? Que nous, les exploités, les opprimés, renoncions à la révolte ? C’est une plaisanterie de très mauvais goût.
La société capitaliste est en elle-même une société de classe, une société de domination de la classe ouvrière par la bourgeoisie. Pour s’en libérer, il n’y a pas trente-six solutions : il faut briser ce cadre étouffant, et la seule solution c’est la violence révolutionnaire dont une étape est la lutte armée pour prendre le pouvoir. C’est aussi le moyen nécessaire pour ensuite avancer vers la société communiste en détruisant peu à peu toutes les bases matérielles des rapports capitalistes. Et cela ne pourra se faire tranquillement, dans la douceur, les expériences passées sont là pour en témoigner (URSS, Chine).
Ce rappel est absolument fondamental. Parce que c’est cela qui doit nous faire choisir notre camp. Quand la bourgeoisie hurle au terrorisme, à propos des Brigades Rouges, d’Action Directe ou des GRAPO, nous refusons de rentrer dans ce jeu. La violence ne nous effraie pas, nous la vivons tous les jours.
Il faut que nous discutions avec ces camarades qui disent vouloir faire la révolution, nous les défendons dans les revendications démocratiques quand ils sont prisonniers, nous leur donnons la parole quand ils avancent tel ou tel point de vue qui nous semble intéressant, nous devrions polémiquer avec eux quand nous sommes en désaccord.
De l’usage de l’antiterrorisme
Evidemment, la violence ça ne plaît pas vraiment aux bourgeois. Un autre article de ce journal montre l’enjeu de la bataille qu’elle mène sur ce thème aujourd’hui : développer le consensus sécuritaire et antiterroriste est d’une grande importance avec l’aggravation de la crise et donc des possibilités de révolte.
Mais il faut aussi souligner un aspect particulier de cette campagne : le refus total de toute différence entre crime crapuleux et terrorisme à caractère politique. Il y a un amalgame complet dont le but, évidemment, est de masquer le caractère politique de tel ou tel acte. Ainsi, depuis la dissolution de la Cour de Sûreté de l’Etat, il n’y a plus officiellement de prisonniers politiques en France ! Les militants du journal "L’Internationale", les prisonniers du PCE(r), (entre autres) ne sont rien d’autre que des délinquants de bas de gamme, c’est bien connu.
Signalons que le projet de loi de Chirac continue dans cette voie et que c’est pour cette raison qu’il a finalement rejeté la notion de « crime de terrorisme ».
Car l’objectif recherché par la bourgeoisie est avant tout de combattre l’usage de la violence et pas n’importe laquelle, la violence des opprimés, la violence anticapitaliste ou anti-impérialiste, la violence qui conteste son pouvoir de classe.
Terrorisme et politique
Mais c’est quoi au juste la violence révolutionnaire à laquelle nous faisons référence ? Comment apprécier telle ou telle action ?
Dans le texte reproduit ci-dessous, Lénine abordait la question dans une période un peu différente, puisque c’était une période d’extension des luttes.
Il met bien l’accent sur l’aspect essentiel : c’est le travail politique, d’organisation, d’élévation de la conscience, de la classe ouvrière, des éléments les plus avancés, c’est le travail « d’organisation et d’agitation politique ».
Un acte terroriste ne peut pas exciter le mouvement de masse, lui donner une vigoureuse impulsion, les masses ouvrières reprenant à leur compte spontanément l’idéologie de leurs auteurs ; comme le croient malheureusement beaucoup de camarades influencés par l’idéologie libertaire.
« Il serait difficile d’imaginer une argumentation se réfutant d’elle-même avec plus d’évidence ! On se demande : y aurait-il donc si peu de ces faits scandaleux dans la vie russe qu’il faille inventer des moyens « d’excitation » spéciaux ? D’autre part, il est évident que ceux qui ne sont pas excités ni excitables, même par l’arbitraire russe, observeront également « en se fourrant le doigt dans le nez » le duel du gouvernement avec une poignée de terroristes » (Lénine, Que faire ?, p105).
Et plus fondamentalement, l’activité terroriste reflète souvent l’impuissance politique de ces groupes à organiser l’agitation politique sous toutes ses formes. D’autant plus dirions-nous en cette période de reflux, de repli et d’individualisme, où ce type de travail est encore plus difficile.
« Les terroristes (...) ne savent ou ne peuvent pas conjuguer ensemble le travail révolutionnaire et le mouvement ouvrier. Il est difficile en effet à ceux qui ont perdu la foi en cette possibilité ou qui n’y ont jamais cru de trouver une autre issue que le terrorisme à leur indignation et à leur énergie révolutionnaire » (Lénine, Que faire ?, p102).
Voilà la manière dont jusqu’à présent le mouvement communiste a abordé ces questions. Il me semble que c’est toujours d’actualité, même si la réflexion mérite d’être approfondie.
De même que Lénine n’exclut pas a priori les actes terroristes, tel ou tel acte peut être envisagé comme illustration du travail politique, comme cristallisation des contradictions à un moment donné, comme atteinte à un point faible de la société bourgeoise.
Mais c’est en rapport avec le travail politique d’organisation et d’élévation de la conscience que nous jugerons de ces actes. C’est de cette question que nous voulons débattre avec les camarades qui ont entrepris cette démarche.
Les leçons de l’histoire
Il est évident que tel ou tel acte militaire audacieux et bien visé attirera la sympathie de millions de prolétaires (l’exécution de Carrero Blanco par ETA en Espagne, le jugement et l’exécution de Aldo Moro par les Brigades Rouges en Italie). Même si de tels actes dépassent le cadre du symbole en jouant directement sur les affrontements de classe, tout le débat est de savoir ce que représente cette sympathie et ce qu’elle devient.
Après l’apothéose de l’action Aldo Moro et de l’affaire d’Urso, les BR se sont précisément retrouvées incapables d’avancer. L’immense sympathie acquise dans ces actions ne servira à rien, face à la répression d’une part, aux flottements politiques d’autre part. Les masses resterons spectatrices et les BR disparaîtront progressivement, seul un petit noyau tentant de poursuivre la réflexion et la réorientation nécessaire. C’est bien de l’échec d’une stratégie politique qu’il faut parler.
Dans un article de notre revue (La Cause du Communisme n°9 - https://ocml-vp.org/article2206.html), un texte italien aborde l’autocritique entamée par les BR, à l’origine d’ailleurs d’une scission en 1984. Les textes disponibles montrent en tous les cas bel et bien que le rapport entre travail politique et travail militaire était au centre du débat, et qu’il fallait sérieusement autocritiquer les déviations militaristes des BR, remettre au premier plan le travail politique et d’organisation.
Où en est-on à VP ?
En Mai 1979, (à propos des autonomes), nous publiions une petite brochure « Pour une violence révolutionnaire », rappelant les principes léninistes de base sur la violence et renvoyant Brigades Rouges, Bandes à Baader et autonomes aux poubelles de l’histoire, indiquant que cela n’était qu’une fausse piste dans la lutte pour l’écrasement de la bourgeoisie impérialiste.
A mon avis, cette brochure est encore aujourd’hui tout à fait intéressante pour ce qui est d’avoir un point de vue d’ensemble sur la violence. Cependant elle souffrait d’une analyse simpliste des divers courants dont elle parlait, et ne portait pas d’appréciation politique sur leurs orientations, se contentant d’une étiquette générale et définitive de « terroriste ». C’était une erreur, qui revient d’ailleurs à laisser de côté l’analyse de la politique qui guide le militaire. Et donc qu’on le veuille ou non, à se situer sur le même terrain que la bourgeoisie.
En 1981, un dossier était publié dans notre ancien journal qui, à juste titre, donnait la parole aux BR à propos de l’enlèvement du Juge d’Urso, dénonçait les campagnes anti-terroristes de la bourgeoisie, reposait la question de la violence révolutionnaire, en rapport avec la situation concrète de la lutte des classes en Italie. Dossier qui provoquait quelques remous dans l’organisation, puisqu’au-delà d’interrogations prudentes, il affichait une nette sympathie pour l’orientation politique des BR. Le rapide débat ayant eu lieu à cette occasion montrait :
• que la publication de ce dossier était parfaitement juste, pour combattre, jusque dans nos rangs, la tendance à taxer hâtivement de « terroriste » (au sens négatif) tous ceux qui usent de la violence révolutionnaire comme moyen de lutte.
• que l’enjeu essentiel du débat était de savoir comment apparaît la conscience communiste, comment s’organise l’avant- garde et le Parti, et quel rôle joue la violence dans ce processus. Je pense, avec le Comité de Rédaction de l’époque, que ce dossier souffrait de deux erreurs. D’une part, il ne reposait pas bien les questions politiques qui se posaient à partir de nos acquis, et sur lesquelles il fallait être prudent. Et d’autre part la sympathie avec l’orientation des BR reposait sur une même erreur idéaliste : celle de croire que la volonté politique associée aux idées justes auraient suffi à faire bouger des millions, parce que la crise pousserait spontanément les masses à s’approprier les idées justes. Le raisonnement fait totalement abstraction de l’essentiel : l’activité des communistes pour amener les masses à s’approprier ces idées, et pour combattre les idées fausses ( qui se développent en période de reflux, faut-il le souligner ). L’Histoire en a d’ailleurs fait la preuve.
A quelles questions répondre ?
Depuis, le débat n’a guère avancé. Tout au plus pouvons-nous cerner les quelques questions essentielles qui sont apparues :
– La violence étant considérée comme un des moyens essentiels de la prise du pouvoir et de la transformation de la société, quelle éducation politique des masses peut-il y avoir dès aujourd’hui sur cette question ? Un autre article de ce journal aborde l’attitude concrète face au développement des flics dans les cités. C’est une chose. Mais est-il envisageable d’organiser la violence de masses, ou bien de mener des actes exemplaires, de violence minoritaire ? Avec quel travail politique, dans quelle perspective, avec quel travail d’organisation ?
– Le débat sur ce type d’actions, d’actes de terrorisme politique, est-il important ? n’est-il pas beaucoup plus important de s’attacher à organiser la violence de masses, dans les usines, les quartiers ? N’y a-t-il pas beaucoup plus à apprendre de l’expérience des mineurs anglais que des Brigades Rouges ?
– Quelle analyse fait-on de la société impérialiste actuelle, de l’extension des rapports capitalistes à tous les aspects de la vie ? Cela a-t-il des conséquences pour la violence révolutionnaire, sur la stratégie politique et militaire des communistes ? Ou alors les positions développées par Lénine sont-elles (pour l’essentiel) encore valables ?
– Les Brigades Rouges, comme le PCE(r) d’ailleurs, reprennent la stratégie de la Guerre Populaire Prolongée maoïste, en l’adaptant à un pays impérialiste. Le parallèle avec la Chine de Mao est-il défendable, quelles sont les capacités à mener une telle guerre face à un système capitaliste extrêmement concentré et étendant sa domination à tous les secteurs de la vie ? (En Chine, la Guerre Populaire Prolongée était développée dans le cadre de l’encerclement des villes par les campagnes, dans une société semi-féodale et semi-coloniale). Quelles leçons tirer des difficultés de ces organisations à développer ce projet ? En particulier de l’échec des Brigades Rouges (échec qu’elles reconnaissent d’ailleurs elles-mêmes) ?
– A quel moment se pose la question de la lutte armée dans la construction du Parti ? Dans des conditions objectives similaires (extension du mouvement de masse, mais situation non révolutionnaire), des expériences ont donné des réponses différentes :
• en URSS, de 1901, 1902, Lénine considérait que le terrorisme était secondaire et gaspillait des énergies plus utiles ailleurs (voir texte),
• en Italie des années 70, les Brigades Rouges se sont constituées sur la base d’actions militaires, pour, à ces occasions, développer un travail politique,
• en Espagne, à la même époque, le PCE(r) s’est d’abord constitué par un travail « classique » d’agitation et de propagande, de polémique politique et d’implantation dans la classe ouvrière, pour, à un certain moment, entamer les actions armées des GRAPO.
Et donc quel rapport entre travail légal et illégal, organisation politique et militaire, pour à la fois réaliser le travail d’organisation et de conscientisation, sans subir la répression féroce qui ne manque pas de tomber ?
Voilà le débat à reprendre aujourd’hui, sur la base de l’expérience passée. C’est seulement en avançant nous-mêmes que nous pourrons dépasser nos limites actuelles : refus du concert anti-terroriste bourgeois, défense de principe de la violence révolutionnaire, désaccord politique avec les orientations anarchistes, interrogations sérieuses sur les organisations qui ont tenté d’innover et de progresser dans la pratique, dans une perspective réellement communiste.
Le but de cet article était de relancer le débat, les réponses manquent évidemment à toutes ces questions, mais il faut que nous avancions pour répondre aux exigences de la lutte des classes.
A. Desaimes
Lénine OC T5 p15
Voyez en effet : on nous assure déjà que le « moment historique » pose à notre parti un problème « absolument nouveau », celui de la terreur. Hier, ce qui était « absolument nouveau », c’était le problème de l’organisation et de l’agitation politiques ; aujourd’hui, c’est celui de la terreur. N’est-il pas singulier d’entendre des gens aussi oublieux de leurs antécédents parler d’un changement radical de tactique ?
Heureusement, le Rabotchéié Diélo a tort. Le problème de la terreur n’a rien de nouveau. Il nous suffira de rappeler brièvement les conceptions établies de la social-démocratie russe.
Sur le plan des principes, nous n’avons jamais rejeté ni ne pouvons rejeter la terreur. C’est un des aspects de guerre, qui peut convenir parfaitement, et même être indispensable à un certain moment du combat, dans un certain état de l’armée et dans certaines conditions. Mais le fait est justement qu’on nous propose aujourd’hui la terreur non point comme l’une des opérations d’une armée combattante, opération étroitement rattachée et articulée à tout le système de la lutte, mais comme un moyen d’attaque isolée, indépendant de toute armée et se suffisant à lui- même. D’ailleurs, à défaut d’une organisation révolutionnaire centrale et avec des organisations révolutionnaires locales faibles, la terreur ne saurait être autre chose. C’est bien pourquoi nous déclarons résolument que, dans les circonstances actuelles, la terreur est une arme inopportune, inopérante, qui détourne les combattants les plus actifs de leur tâche véritable et la plus importante pour tout le mouvement, et qui désorganise non pas les forces gouvernementales, mais les forces révolutionnaires. Souvenez- vous des derniers événements : sous nos yeux, la grande masse des ouvriers et du « bas peuple » des villes se ruait au combat, mais il manquait aux révolutionnaires un état-major de dirigeants et d’organisateurs. Dans ces conditions, si les révolutionnaires les plus énergiques se consacrent à la terreur, ne risquons-nous pas d’affaiblir les détachements de combat, les seuls éléments sur lesquels on puisse fonder un espoir sérieux ? N’avons-nous pas à craindre une rupture de liaison entre les organisations révolutionnaires et ces foules dispersées d’hommes mécontents, protestant et prêts au combat, dont la faiblesse ne tient qu’à leur dispersion ? Or, cette liaison est le gage unique de notre succès. Loin de nous l’idée de refuser toute importance à des coups héroïques isolés, mais notre devoir est de mettre en garde de toute notre énergie contre cet engouement pour la terreur auquel tant de gens sont si enclins aujourd’hui, au point d’y voir notre arme principale et essentielle. La terreur ne sera jamais un acte de guerre à l’égal des autres : dans le meilleur des cas, elle ne convient que comme l’une des formes de l’assaut décisif.
