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Le "Changement" selon Lutte Ouvrière

Pour le Parti N°46 - Mars 1982

A la différence des autres organisations trotskistes (LCR et OCI) qui ambitionnent une place d’ailier gauche dans l’équipe Mauroy, Lutte Ouvrière a le double mérite de critiquer ouvertement bon nombre de mesures anti-ouvrières du gouvernement, et de le faire savoir assez largement dans la classe ouvrière. Parfois on est bien content de pouvoir écouter, au lieu d’Europe N°1 ou Inter, « Radio La Bulle » qui diffuse sans l’avouer le point de vue de LO sur l’actualité). De même qu’à ce meeting de LO à la Mutualité le 29 janvier, on se surprenait à penser : c’est tout de même bien qu’il y ait tant de monde décidé à condamner le gouvernement au nom des intérêts de la classe ouvrière…

Mais une fois passé le discours fleuve d’Arlette Laguiller, l’impression qui reste est que LO ambitionne quant à elle la place d’ailier gauche du PCF. Voyons cela de plus près.

LA CRISE ? QUELLE CRISE ?

Avant la crise, le capitalisme contentait tout le monde ! C’est du moins ce que nous dit Arlette Laguiller : « En période dite prospère, il est peut-être possible de concilier une vie à peu près décente pour la population travailleuse, et des profits juteux pour la classe bourgeoise ». Mais aujourd’hui le problème c’est l’Austérité : « La survie décente de la majorité exploitée de la population, c’est bien cela qui est en cause en cette période de crise ».

Autrement dit : quand les capitalistes qui vivent sur notre dos nous filent quelques lentilles, ça va, on est content. Là où il faut lutter, c’est quand ils diminuent encore la ration. Est-ce dont que tant qu’il ne crève pas de faim, l’ouvrier est heureux sous le capitalisme.

C’est que LO a tendance à réduire le problème de l’exploitation à la question du pouvoir d’achat. L’objectif suprême des ouvriers serait d’augmenter leur pouvoir d’achat. L’objectif suprême de la bourgeoisie serait de diminuer le pouvoir d’achat des masses. Ainsi peut-on lire dans leur mensuel Lutte de Classe (N°89, décembre 1981) : « Ne reste en fin de compte qu’une seule option (pour sauver les intérêts de la bourgeoisie) : s’en prendre vigoureusement, brutalement au pouvoir d’achat des classes populaires ». C’est aussi comme cela que le PCF « explique » la crise. Mais ce n’est pas comme cela que ça se passe. Car de nos jours une baisse du pouvoir d’achat des masses signifie encore plus de difficultés à écouler la production, ce qui ne fait qu’aggraver la crise ; ce n’est donc pas quelque chose de voulu par les bourgeois pour le plaisir de nous en faire baver. En réalité, le but, la raison d’être des capitalistes est d’accroître leur profit. A plus forte raison en cette période de crise où, s’ils ne profitent pas assez, leur concurrent les bouffera. Donc il leur faut augmenter la plus-value qu’ils se font sur notre travail. Ça peut être en nous payant moins, mais aussi et surtout en restructurant l’appareil de production : en intensifiant le travail, en « aménageant » les horaires, en accélérant l’automatisation et la parcellisation des tâches, en rendant les travailleurs mobiles et dociles…

Justement, LO semble ne pas voir que c’est cela l’enjeu présent de la lutte des classes : restructurer pour mieux adapter les travailleurs à l’appareil de production. Ainsi (pour justifier l’idée douteuse que la collaboration des directions syndicales n’est pas vitale aujourd’hui pour le patronat), LO avance cette contre-vérité que « nous ne sommes pas comme dans la période 1944-1947, face à la nécessité, pour la bourgeoisie, de reconstruire au plus vite son appareil économique comme son appareil politique ». A l’heure où Mauroy ressort textuellement le slogan de Thorez « Il faut retrousser nos manches », il faut être aveugle !

En somme LO ne prépare pas les ouvriers à résister aux formes actuelles de la crise : silence sur tout ce qui rapports de production, division du travail, passivité face aux manœuvres de la bourgeoisie pour renforcer les divisions entre travailleurs, par nationalité par exemple, etc. Ils se contentent de nous annoncer une nouvelle crise de 29 : misère totale et famine. En attendant, Arlette nous appelle à lutter pour sauvegarder nos privilèges : « Disons-nous bien que notre privilège à nous, travailleurs français, ne résisterait pas à la crise, si la crise se prolonge » ! Tous les arguments sont bons…

NATIONALISEZ-MOI TOUT CA !

Les bourgeois veulent nous refaire le coup de la crise de 29 ? LO nous refait le coup du New Deal !

« Un gouvernement au service des travailleurs commencerait d’abord évidemment par… embaucher directement dans le service public ». Mais qu’est-ce que le service public sous le capitalisme ? D’un côté, des fonctionnaires directement au service de la bourgeoisie (armée, police, justice, ministères, radio-télévision…). De l’autre, des services destinés à atténuer un peu les méfaits du système sur les travailleurs (santé, services sociaux…). Entre les deux, des secteurs en principe bénéfiques pour les travailleurs, mais en réalité largement utilisés par la bourgeoisie à son propre profit (éducation, équipements sociaux-culturels, transports…). Alors pour nous un « gouvernement au service des travailleurs » commencerait par briser tout ce qui est machine d’Etat au service de la bourgeoisie, en reclassant les employés de ces secteurs parasitaires dans des emplois productifs ou socialement utiles. Quant au secteur de type « services sociaux », il y aurait un sens à les développer seulement à condition de bouleverses les rapports sociaux par ailleurs. Et de cela LO ne souffle mot. On voit bien que son but, en reprenant cette revendication traditionnelle du PS et du PC, n’es que de trouver une astuce pour dégonfler le chômage.
Autre recette miracle : nationalisation pour de bon. « Une banque nationalisée unique, concentrant sous son contrôle tous les capitaux disponibles, ce pourrait être un formidable moyen de contrôle et d’intervention dans toute la vie économique. Sans même nécessairement déposséder les capitalistes de leur argent, une telle banque contrôlerait le montant de leurs capitaux et l’usage qu’elles en font ». On voit, encore mieux qu’avant, comment LO développe le mythe de l’Etat « au-dessus » des classes. Elle veut faire croire qu’une banque d’Etat œuvrerait pour le bien commun. Certes ! Mais pour le bien commun des capitalistes. D’autant plus que LO ne parle même pas de nationaliser l’ensemble des capitaux. Elle parle, comme le PS et surtout le PC, de nationaliser « un secteur-clé », le crédit, pour peser sur les décisions des capitalistes privés. L’expropriation n’est envisagée que comme sanction pour les patrons qui en feraient trop à leur tête. A ce régime-là, on comprend que LO n’hésite pas à qualifier l’URSS de « dictature du prolétariat » !

CONTRE LES REFORMISTES, TOUT CONTRE…

Conséquence de ces illusions sur l’Etat bourgeois, LO laisse entendre que le gouvernement en place est libre de choisir qui il sert : la bourgeoisie ou le prolétariat. Il suffirait de le pousser un peu…

« Il faut que le gouvernement craigne plus les travailleurs que les bourgeois. Parce que c’est justement s’ils craignent les travailleurs qu’ils trouveront un peu de courage face aux bourgeois ». C’est là un des thèmes favoris des trotskistes : le gouvernement est « couard », il est peureux face aux patrons, mais qu’il se rassure car on est là pour le soutenir s’il nous accorde quelques revendications. Un peu de la même façon que la LCR remplit sa propagande de bons conseils au gouvernement, LO avertit le gouvernement qu’il s’isole et qu’il va à sa perte : d’un côté il perd la confiance des travailleurs, de l’autre il n’arrive pas à plaire à la bourgeoisie car celle-ci est viscéralement contre « la gauche ». Ce que LO oublie, c’est que les bourgeois ne s’embarrassent pas d’étiquettes politiques. Tant que le gouvernement les sert (par ses subventions, ses « indemnisations », par tout ce qu’il fait pour accroître l’exploitation de la classe ouvrière), ils le soutiennent. Et si certains patrons continuent à brailler qu’on les dépouille, ça veut dire qu’ils veulent encore plus, ou alors ce n’est que de la basse propagande destinée à nous faire croise qu’on a déjà obtenu tout ce qu’on pouvait espérer. C’est donc un gouvernement qui ait tout pour plaire à la bourgeoisie, et qui lui plaira tant qu’il aura la situation en main (et notamment tant qu’il saura désamorcer ou écraser la révolte). Nous n’avons ni à le défendre contre les patrons comme prétendent LCR et OCI, ni à espérer qu’on arrivera à le dresser contre les patrons, comme le suggère LO.

Mais voyons jusqu’au bout sur quelle force compte LO pour faire pression sur « la gauche ». « S’appuyer sur la classe ouvrière », proclame-t-elle aujourd’hui. Déjà qu’elle qualifie petits commerçants et professions libérales de « petits-bourgeois non exploiteurs », il y a de quoi être inquiets. Surtout qu’elle fixe comme tâche essentielle aujourd’hui le ralliement de la petite-bourgeoisie aigrie, pour éviter qu’elle ne tombe dans les bras de la droite ou de l’extrême-droite « parce que (ces) catégories sociales penseront que, si elles n’ont pas plus, c’est parce que le gouvernement de gauche donne trop aux travailleurs ». Comme en réalité le gouvernement donne plutôt aux petits-bourgeois qu’aux ouvriers, le danger dont parle LO n’est pas pour tout de suite. Et puis, alors que la classe ouvrière n’a pas encore son indépendance politique et organisationnelle, c’est mettre la charrue avant les bœufs que de vouloir rallier la petite-bourgeoisie. Tout ce qu’on arrive à faire, c’est de mettre les ouvriers qu’on influence à la remorque d’une politique faite pour séduire la petite-bourgeoisie.

En conclusion : « Nous devons nous préparer à pousser, avec des millions de travailleurs en lutte, le gouvernement de gauche bien plus à gauche qu’il n’avait l’intention d’aller. Et à le pousser même, pour de bon, hors de la scène, pour le remplacer par un gouvernement qui soit véritablement l’émanation de la classe ouvrière, des masses populaires en lutte ». Avec la référence au suffrage universel en moins, c’est bien la ligne du PCF dans ses périodes « combatives » : luttons pour un « bon » gouvernement, qui nationalisera mieux que ça, développera le service public, garantira le pouvoir d’achat ? Alors LO bête à part ? Pas tant que ça…

Correspondant VP

Citations en italique : Journal Lutte Ouvrière du 06/02/1982