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Temps de travail et socialisme
Pour le Parti N°35 - Mars 1981
Les desseins de la bourgeoisie en matière d’aménagement du temps de travail sont clairs. Nous avons déjà montré pourquoi cet aménagement à la sauce du capital était gros d’une exploitation accrue de la classe ouvrière. Mais bien des ouvriers sont poussés à les accepter, par un faisceau de contraintes sociales (durée des transports, garde des enfants, formalités administratives, dureté du travail), par la crainte du chômage, et par le manque total des perspectives collectives. Aussi ces acceptations expriment-elles de façon dévoyée, déformée, individuelle des aspirations réelles de toute la classe ouvrière. Aspirations à travailler moins, même si en fin de compte le bilan en sera lourd en matière de santé et de contraintes nouvelles. Aspirations à aménager les horaires pour concilier le travail et les autres aspects de la vie sociale, même s’il en résulte une soumission plus forte à l’arbitraire patronal. Refus enfin du travail aliéné, même si celui-ci conduit à accepter des journées de 10 heures pour dégager un jour de plus hors de l’usine.
Ce constat nous fait toucher du doigt l’ampleur et la difficulté de notre activité révolutionnaire, mais aussi sa raison d’être profonde. L’ouvrier plie devant les exigences du capital non parce qu’il y trouve son compte, mais parce qu’il craint le pire et que les réformistes l’y poussent au nom de la dépense des « Intérêts de la France ». Et lorsqu’il se redresse et qu’il fait front, qu’il reste sourd aux sirènes réformistes, il bute sur la division ouvrière, sur l’absence de véritables organisations de classe, sur la difficulté de concevoir concrètement une issue collective, un but alternatif au capital. D’où ces constats d’impuissance, ces fuites dans des impasses individuelles qui vont jusqu’à un retour vers l’artisanat. Mais ces fuites, ces accommodements témoignent aussi de l’intensité du refus de la condition de travailleur exploité, et de l’esclavage salarié. Ces révoltes ne peuvent-elles débouches alors que sur des rêves utopiques ? N’y aurait-il plus d’issue autre qu’un aménagement du capitalisme ou qu’un retour au passé ? Comment ces aspirations qui naissent dans la production capitaliste pourraient-elles être satisfaites par une autre société, le socialisme ?
Aménager le capitalisme au bénéfice des ouvriers… ?
A écouter les réformistes pourquoi aller chercher si loin dans une autre société la satisfaction des aspirations ouvrières ! Le capitalisme ne fait-il pas preuve chaque jour d’un-étonnant dynamisme ! N’est-il pas capable de mettre en œuvre de prodigieuses techniques ! Les robots, l’informatique, quelles merveilles ! Et ceux qui ont cessé de croire à l’émancipation révolutionnaire du prolétariat, comme ceux qui n’y ont jamais cru attendent de ces techniques la liquidation de la condition d’exploité. Ne suffirait-il pas de quelques retouches de détails, d’une mise en œuvre systématique de ces techniques, d’une meilleure répartition du revenu comme du travail pour que tous les rouages de la société tournent harmonieusement, pour que la journée de travail soit réduite, le chômage résorbé ?
Malheureusement ces rêves d’une émancipation graduelle et pacifique achoppent sur les lois du capitalisme.
Les machines, les outillages se perfectionnent et démultiplient sans cesse l’efficacité du travail humain si bien que la productivité de l’ouvrier d’aujourd’hui est sans commune mesure avec celle de l’ouvrier d’il y a cinquante ans. Pourtant voici plus de quarante ans la classe ouvrière arrachait la semaine de 40 heures dont on se rapproche avec peine maintenant. Première contradiction !
Les machines s’améliorant, le travail fait de moins en moins appel à la force brute de l’ouvrier, la sécurité des matériels fait d’indéniables progrès ; mais les conditions de travail comme les conditions de vie continuent à se dégrader. Aux journées de travail déjà longues s’ajoutent de plus en plus fréquemment de longs déplacements entre le domicile et le lieu de travail. Le travail en équipe remplace les horaires normaux. A l’effort physique s’additionnent l’usure nerveuse, les dérèglements imposés par les cadences, les changements d’horaires, le travail sans intérêt. Le travail est plus sûr du point de vue technique : mais surtout plus sûrement aliénant, asservissant. Deuxième contradiction !
Ces contradictions ne seraient- elles alors que l’expression d’une politique, d’une volonté en quelque sorte délibérée, l’expression de cupidité, des vices égoïstes de la bourgeoisie comme le chante parfois le candidat « anti-Giscard » ?
Le capital est un rapport social. Ce qui détermine le capitaliste dans ses choix ce ne sont pas ses défauts, ou ses qualités - en gros sa subjectivité - mais son appartenance de classe. Il ne choisit pas d’exploiter plus ou moins l’ouvrier car il n’a pas d’autres issues que de se renforcer en tant que capitaliste ou de disparaître. Et les conditions de son maintien dans la course lui sont dictées par le marché, la concurrence, et le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat. Comment en conséquence les progrès techniques pourraient-ils bénéficier durablement à la classe ouvrière ?
Nous avons vu dans un article précédent consacré à la crise de l’automobile comment le capitalisme pour abaisser ses coûts doit recourir à des machines de plus en plus perfectionnées qui augmentent la part du capital constant (les machines) au détriment du capital variable (les salaires) dans le coût de chaque unité produite. Nous avons vu à ce propos comment, de ce fait, le taux de profit de chaque capitaliste tendant à baisser et comment pour contrecarrer cette tendance celui-ci doit augmenter le taux d’exploitation de ses ouvriers. Il doit aussi rechercher l’utilisation maximum de ses machines, recourir au travail en 2 x 8 ou 3 x 8, et à tous les autres aménagements des horaires de travail.
Ainsi sous le capitalisme, le progrès des moyens de travail, loin de libérer l’homme du travail aliénant, l’asservit chaque jour plus aux exigences de la production capitaliste. En certaines périodes l’ouvrier peut espérer récupérer une part infime du profit supplémentaire que le capitaliste tire de son travail. Aujourd’hui ce qui paraît concéder à l’ouvrier sous forme d’aménagement des horaires doit produire un surcroît de profit immédiatement réalisable.
Le Socialisme, la seule issue…
Est-ce là, le mal irrémédiable de toute production industrielle : l’ouvrier rivé à la machine, à la merci des aléas du marché ? Que peut attendre le prolétariat de la révolution ? De la prise du pouvoir ? Pourquoi est-ce là la condition nécessaire de la réalisation de ses aspirations à travailler moins, à aménager selon ses besoins le temps de travail, à travailler autrement ?
En prenant le pouvoir le prolétariat ne peut, comme par un coup de baguette magique, réaliser le communisme. En imposant sa dictature sur la bourgeoisie, il réalise seulement la condition première de la transformation consciente de la société selon ses intérêts et son but. Il hérite d’une société, d’une industrie, d’hommes tels que les a façonnés le capitalisme. Il reste confronté à l’existence de la loi de la valeur, à la division sociale du travail (à des hommes inégaux dans leurs capacités productives et dans leur rapport aux moyens de production). Il ne peut nier cet héritage pas plus qu’il ne peut s’y soumettre sans renoncer au communisme. En prenant en main, de façon centralisée l’organisation de la production le prolétariat va s’employer à limiter les échanges marchands, à soumettre l’accumulation non aux exigences du profit et de la concurrence, mais à celle des besoins des masses.
Sera-t-il possible alors de travailler moins en disposant d’au moins autant de biens pour subvenir aux besoins de toute la société ? Comment seront conciliés le travail productif et les autres exigences de la vie ? Travaillera-t-on vraiment autrement ? Nous ne pouvons décrire la société future, elle sera engendrée par le lutte des classes, par une lutte concrète, par l’activité créatrice des masses. Mais en examinant le capitalisme et ses contradictions nous pouvons cerner à quel prix et à quelles conditions les exigences actuelles de ouvriers et des ouvrières pourront être réalisées.
Travailler moins…
Les réformistes (la CFDT en particulier) ou les courants écologiques n’imaginent guère que l’on puisse satisfaire les besoins des masses croissants et en même temps obtenir de travailler moins. Le pouvoir prolétarien ne peut satisfaire ces exigences en apparence contradictoires, qu’en prenant des mesures révolutionnaires, qu’en tenant compte de l’héritage capitaliste, sans y soumettre. Ces exigences appellent la transformation des rapports sociaux, la liquidation des parasites et de toute activité parasitaire, et la limitation de la loi de la valeur.
En appliquant « à chacun selon son travail » assurément le prolétariat mettra à la disposition de toute la société, les biens (ou la valeur correspondante) que la bourgeoisie consacrait à ses consommations somptuaires. Cette mesure pour importante qu’elle soit sur le plan politique ne saurait à elle seule résumer les transformations que le prolétariat doit mettre en œuvre car la part de plus-value que la bourgeoisie consacre à sa propre consommation n’est rien au regard de ce que son état, avec sa cohorte de fonctionnaires, de flics, de militaires de tout rang, absorbe. Elle n’est rien non plus au regard de ce que toutes les activités parasitaires du capitalisme consomment (institutions financières…).
Cette fraction de la valeur produite par le travail et dépensée sans que n’augmente les biens et les valeurs d’usage mis à la disposition de la société, ne se justifie que parce que l’état bourgeois instrument de la dictature de la minorité sur la majorité se place « en quelques mots au-dessus de la société ». Dans la société nouvelle cette part (comme celle absorbée par les institutions financières) se trouvera « d’emblée réduite au minimum et décroîtra à mesure que se développera la société nouvelle » (à mesure que l’état prolétarien - demi-état - dépérira).
Ainsi la force de travail d’une fraction importante de fonctionnaires, d’employés, de non productifs, au lieu d’être dépensée en pure perte (du point de vue de la satisfaction des besoins des masses) permettra de répartir sur un plus grand nombre l’effort de production, diminuant enfin le temps de travail de chacun.
Prenons par exemple le cas de la santé !
Le besoin de se soigner à moindre frais, de se prémunir contre la ma¬ladie, ou l’accident comment est-il pris en compte sous le capitalisme ?
Il y a la Sécurité Sociale (ou dans certains pays une assurance individuelle), c’est-à-dire le rem¬boursement des médicaments sur un fonds alimenté par les cotisations des ouvriers et des salariés. Comparons le remboursement à 100 % des charges de santé à la gratuité de la médecine !
Du point de vue immédiat le résultat est apparemment le même ; mais la première solution respecte intégralement le caractère marchand des médicaments et le caractère privé du savoir médical. Les médicaments sont achetés, le médecin payé et ces dépenses sont ensuite remboursées. La gestion des fonds, les cotisations et les remboursements exigent une comptabilité, une administration qui mobilise des dizaines de milliers de travailleurs, sans que cela n’apporte aucune satisfaction supplémentaire en matière de soin par rapport à la médecine gratuite.
Réaliser la gratuité de la médecine c’est donc aussi libérer des travailleurs pour mieux répartir l’effort de production.
Aménager le temps de travail, ou la société…
Si l’ouvrier et l’ouvrière aspirent à travailler moins, ils désirent aussi réduire la contradiction entre les exigences du travail et les autres exigences de la vie sociale. Contradiction de plus en plus aiguë.
Les temps de transport s’allongent car il est de plus en plus rare que l’ouvrier habite à proximité de son lieu de travail. La crise impose une mobilité plus grande, alors que la spéculation immobilière repousse sans cesse les ouvriers plus loin vers la périphérie des villes. Dans de telles conditions la moindre formalité devient une entreprise des plus complexes. Aller à la mairie, à la préfecture, se soigner, se faire rembourser imposent des pertes de temps et souvent de sacrifier une demi-journée de travail sinon plus. Garder les enfants, les conduire à l’école entraînent soit le maintien de la femme dans les tâches domestiques soit l’acceptation par les deux adultes du travail en équipe. A ces contraintes auxquelles chaque homme, chaque femme, chaque famille doit faire face individuellement aujourd’hui correspondent un profond besoin collectif. Il ne s’agit plus seulement d’aménager le temps de travail, mais d’aménager une société selon les besoins des ouvriers et des masses.
En se rendant maître de la terre l’état abolit la spéculation immobilière qui sous le capitalisme repoussait sans cesse l’ouvrier. En mettant à la disposition des masses des crèches, des dispensaires à proximité des lieux de travail et d’habitation le pouvoir prolétarien réduit la contradiction entre les exigences du travail et les contraintes familiales. Mais en luttant pour la simplification des procédures administratives, en même temps qu’il simplifie la vie dans ce qu’elle a de plus quotidien, le prolétariat lutte pour le dépérissement de son propre état.
Travailler et vivre autrement
Mais toutes ces mesures, en elles-mêmes - mesures immédiates d’un pouvoir prolétarien - ne sont pas radicalement inconciliables avec le capitalisme. Elles limitent le règne de la marchandise, abolissent la rente foncière, suppriment le parasitisme, aménagent plus harmonieusement la société... Elles ne sont rien comparées à la tâche que se fixe le prolétariat : le communisme. Car il ne s’agit plus seulement de lutter pour travailler moins ou pour réduire la contradiction entre ce travail et les autres aspects de la vie sociale, mais de travailler et de vivre tout autrement, pour parler simplement. Alors cela est impossible sans faire disparaître « l’asservissante subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail intellectuel et le travail manuel ». Alors « le travail ne sera plus seulement un moyen de vivre, mais deviendra lui-même le premier besoin vital ».
S’il est difficile, impossible même de décrire une société où le « travail serait le premier besoin vital », et si la réalisation de celle-ci est matériellement impossible à l’époque du socialisme, la lutte pour la liquidation de la division sociale du travail est à l’ordre du jour dès la prise du pouvoir. Cette lutte est même avec la lutte pour le dépérissement de l’état, la condition du renforcement de la dictature du prolétariat et de la marche au communisme. Elle en crée les conditions idéologiques et politiques en même temps que les conditions matérielles par le développement des forces productives car « avec le développement multiple des individus, les forces productives se seront accrues elles aussi ».
Regardons le capitalisme empêtré dans ses propres contradictions. Il aspire à capter le savoir ouvrier par divers artifices comme les boîtes à idées, les primes de suggestion. Il s’efforce de rendre les ouvriers vigilants en matière de qualité et à augmenter la productivité en restituant au travail un certain intérêt (avec les groupes autonomes). Bref, il tente de limiter les conséquences, pour lui- même, d’une division du travail sans cesse renforcée, car l’ouvrier totalement asservi à la machine, ne peut que se désintéresser de l’objet de son travail et rechercher ailleurs un semblant d’épanouissement. Mais quelles forces, quel enthousiasme, quelle énergie créatrice libérera la lutte pour la transformation des rapports sociaux ? Alors que tout gain dans la production capitaliste ne saurait se faire sans renforcer le rôle d’exécutant de l’ouvrier, quelles ressources la classe ouvrière est-elle capable de mettre en œuvre pour elle-même et pour la société dans son ensemble ?
Comment travaillera-t-on alors ? Cela nous sommes à peine capable de l’entrevoir, et seule la lutte de classes, l’avancée dans la liquidation de la division du travail pourra donner un contenu concret à cette aspiration révolutionnaire. L’homme ne sera plus asservi à machine, mais maître de la machine. Qu’en résultera-t-il sur le plan de la conception de ses outils et moyens de travail ? Les développements créateurs de l’histoire dépassent ce que notre esprit, notre intelligence peut discerner à partir de l’analyse même du capitalisme et de l’expérience du mouvement ouvrier dans les pays socialistes.
A la classe ouvrière forte de ces aspirations de bâtir cet avenir !
Gilles Fabre
COMMENTAIRES ET REMARQUES (LA RÉDACTION)
• Le temps de travail qui sera exigé de chacun après la révolution dépendra, et cela pendant une période variable, des conditions même de la prise du pouvoir et des destructions qu’elle aura pu occasionner, comme du fait qu’elle puisse survenir après une guerre inter-impérialiste.
• Le temps de travail dépendra aussi de bouleversement occasionnés par la lutte contre l’héritage impérialiste qui imposera de nouveaux rapports entre pays (par exemple que l’on fournisse plus de valeur travail pour se procurer telle ou telle ressource).
• Lorsqu’on affirme que le travail par suite de la liquidation de secteurs parasitaires permettra de répartir sur plus de travailleurs l’effort productif, cela a pour conséquences deux choses :
– D’abord que dans le produit du travail de la communauté une part supplémentaire soit défalquée pour créer des postes de travail supplémentaires (machines…)
– Ensuite que la liquidation du travail en équipe, c’est-à-dire le travail de plusieurs individus sur le même poste ne pourra être aboli immédiatement.
• A contrario, l’article ne prend pas en compte le fait que les mêmes besoins seront satisfaits différemment sous le socialisme et prendront progressivement la forme d’une satisfaction collective et non marchande. Enfin que la production même libérée de la loi implacable du profit pourra mettre à la disposition des masses des biens d’une valeur d’usage supérieure pour une dépense de temps de travail équivalente.
• Enfin, et cela est déterminant, toutes ces mesures – limitation de la loi de la valeur, liquidation des secteurs parasitaires, et transformation des travailleurs improductifs en travailleurs productifs -, imposent, non seulement l’élaboration de bonnes directives d’en haut, mais d’une lutte multiforme (idéologique et politique) non seulement contre la bourgeoisie, mais aussi pour vaincre les résistances et les réserves de travailleurs pourtant proches du prolétariat (quasi-prolétariat des banques, de la Sécurité Sociale par exemple). Le parti devra être vigilant et appliquer avec la rigueur la ligne de masse pour gagner les masses exploitées et pour les faire participer pleinement à ces transformations révolutionnaires.
