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Le procès de Mao Zedong en Chine

Pour le Parti N°31 - Novembre 1980

Le voyage de Giscard en Chine, aurait pu fournir une nouvelle occasion de nous aider à mieux comprendre que la Chine actuelle est dirigée par une nouvelle classe bourgeoise qui y a rétabli, pour l’essentiel, le capitalisme et travaille à se développer. La Révolution Culturelle n’a pu, malheureusement, que retarder la prise de pouvoir (qu’elle croyait bien avoir conquis dès la fin des années 50 avec Liou Shao Shi). Mais sur les causes, comme sur l’analyse de ce fait, nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs aux différents articles parus dans PLP (dossiers Chine et dans « La Cause du Communisme » : un article ne pourrait y suffire. Aussi nous contenterons-nous ici de répondre à certains des arguments, répétés et développés conjointement à l’occasion de ce voyage par les bourgeoisies françaises et chinoises pour discréditer la Révolution Culturelle et la lutte grandiose menée alors par le prolétariat chinois sous la direction des communistes groupés autour de Mao Zedong en poursuivant par ailleurs dans « La Cause du Communisme » l’étude de la dégénérescence des premiers pays socialistes).

Les révisionnistes chinois annoncent le procès des « quatre ». Non pas pour en faire des dieux, des penseurs infaillibles du marxisme-léninisme qui n’auraient-jamais-commis-d’erreurs, ce qui n’existe pas. Mais bien parce que ce ne sont pas seulement les « quatre » qui sont, au fond, les principaux accusés du procès. Ces accusés sont au fond la Révolution Culturelle et son dirigeant Mao, et avec eux le prolétariat d’avant-garde, la lutte menée pour avancer vers le communisme, le communisme lui-même. Il est certain que cette réalité va être camouflée, par les révisionnistes chinois, derrière des accusations de droit commun, de « crimes ». C’est un procédé bourgeois bien classique de nier le contenu politique d’un procédé derrière des accusations de ce genre. Par ailleurs le camouflage sera vraisemblablement complété par le procédé, classique aussi, de l’amalgame : avec les « quatre » seront jugés quelques partisans de Lin Piao (liés à sa tentative d’assassinat de Mao connue sous le nom de « projet 571 »), contre lequel pourtant les « quatre » ont été à la pointe du combat politique. Tous ensembles ils seront indistinctement taxés de « gauchistes » et de « criminels ».

Mais voyons quelques-uns des « crimes » de la Révolution Culturelle (GRCP) que les révisionnistes chinois n’osent pas attaquer ouvertement comme telle, sur le plan politique, à ce procès.

On trouve d’abord l’idée que la GRCP aurait été une « catastrophe », aurait eu pour but de « saboter la production » et de réduire à la misère le peuple chinois. Avec leur plan dit « des quatre modernisations » (c’est-à-dire de restauration des lois du profit, des rapports de production capitalistes, d’appels aux capitaux étrangers et privés) les révisionnistes chinois se sont posés comme des hérauts du développement de la production. Il est vrai que le capitalisme peut développer la production dans une certaine mesure. Comme il est vrai qu’un bouleversement révolutionnaire comme la GRCP peut l’entraver momentanément. Il n’y aurait rien là « d’anormal ». Le problème est ailleurs. Il est que la bourgeoisie prétend opposer production et révolution. Il y aurait soi-disant « la production », avec ses « lois objectives » (celles du capitalisme) et éternelles auxquelles il faudrait bien toujours revenir, et de l’autre « la révolution », les masses en mouvement incapables de rien que d’anarchie, rêves utopiques, catastrophes par refus de la « science » des spécialistes bourgeois. On connaît les brillants résultats qu’obtiennent ces spécialistes bourgeois qui précipitent actuellement les peuples du monde dans des maux sans fin, des famines, du chômage, des guerres. L’anarchie, les gaspillages, la catastrophe, c’est eux ! Et la vérité est qu’il n’y a pas de « lois objectives » économiques éternellement immuables, mais simplement des lois qui reflètent un certain niveau de développement historique, certains rapports de production précis et des intérêts de classes particulières. La vérité est que quand les masses laborieuses font la révolution, elles ne quittent pas le terrain de la lutte de l’homme contre la nature et de la production, mais en transforment radicalement les conditions, les données.
Le prolétariat au pouvoir développe la production. Premièrement il la développe, non pas suivant le critère du profit pour quelques-uns, en vue de satisfaire les besoins des masses. Deuxièmement il la développe de telle sorte que progressent la suppression de la division du travail, de l’esclavage salarié, des classes. C’est-à-dire que c’est tous les travailleurs qui accèdent à la possibilité d’utiliser leurs capacités créatrices : c’est une force des millions de fois plus considérable que les capacités de quelques « spécialistes » bourgeois. Et c’est pourquoi le progrès est finalement plus réel, plus rapide, plus profond sous le socialisme que sous le capitalisme. Car la façon dont ils s’organisent pour la développer, les rapports qu’ils nouent entre eux pour produire est fondée sur la libération des masses au lieu de l’être sur l’esclavage salarié, l’abrutissement, la contrainte.

Ceci est tellement vrai que, bien qu’étant revenue au capitalisme depuis peu, la Chine connaît dès à présent les conséquences néfastes de ce mode de production sur le développement même de celle-ci.

Croissance spectaculaire ? Alors qu’elle avait été fixée à 12,3% en 1978, elle n’atteindra guère que 5% en 1981 d’après les chiffres officiels, dont + 4% pour l’agriculture. Cela s’accompagnant d’un déficit budgétaire de 17 milliards de yuans pour 1979, et une dette vis à vis des capitalistes étrangers de 5 milliards de yuans. Et, inévitablement, se développe la hausse des prix : de 6 à 8% annuels actuellement. Tout cela n’existait pas à l’époque de la Chine socialiste, et traduit une dégradation évidente des conditions de vie des masses laborieuses (au même moment 1 milliard de yuans ont été versés aux cadres limogés pendant la GRCP au titre « d’indemnisation » !).
Pendant la GRCP, malgré les bouleversements, la croissance agricole fut sensiblement la même, sans compter les énormes travaux de mise en valeur de nouvelles terres (irrigation, terrasses...) qui ne donnent leurs pleins résultats qu’aujourd’hui. Egalement pendant la GRCP, les chiffres de 1965 à 1974 montrent : de 42 à 108 milliards de kwh pour l’électricité, de 12,5 à 23,8 millions de tonnes pour l’acier, de 220 à 389 millions de tonnes pour le charbon, etc. Cela suffit à montrer l’inanité des thèses sur les « catastrophes » économiques de la GRCP.

Ce qui est vrai, par contre, c’est que les nouveaux bourgeois chinois sont avides d’une production qui dégage des profits. Là git la différence. Se développe une production qui met l’ouvrier au service de la machine, du capital, et pour l’accroître. Depuis la fin de la GRCP, les Comités Révolutionnaires d’ouvriers qui dirigeaient les usines ont été dissous au profit du pouvoir unique du dirigeant. Les règlements d’usine, le renforcement de la discipline de fer pour l’ouvrier se sont accentués, les écarts hiérarchiques et de salaires se sont accrus, les ouvriers sont obligés de ne s’occuper que de travailler plus et plus vite (avec « les stimulants matériels » comme la carotte qui fait avancer l’âne qu’ils sont censés être), mais sont exclus de la politique et du pouvoir. L’important devient : mobiliser le maximum de capitaux (avec l’aide de l’étranger puisque la bourgeoisie chinoise en manque), de façon à ce que le maximum d’ouvriers puisse produire du profit.

Une expérience modèle, comme celle de l’exploitation pétrolière de Daqing, est critiquée parce qu’elle faisait trop grande la part « du rôle de l’esprit révolutionnaire » (le Monde du 30/09/1980). Ce rôle consistait en effet à compter sur les propres forces des ouvriers, sur leurs capacités créatrices à vaincre seuls, étant leurs propres maîtres, les difficultés. Ainsi à Daqing ils avaient réussi à la fois à extraire le pétrole et à assurer toute la production nécessaire à leur subsistance. Ils ne dépendaient en rien de quelconques patrons, de quelconques capitaux ou technologie étrangère qui organiseraient le travail à leur place en les rejetant au rôle d’exécutant, de manœuvre abruti. Comme le dit le correspondant du journal Le Monde, non suspect de sympathie communiste « L’abandon du modèle de Daqing constitue un reniement des méthodes de développement dans lesquelles l’homme, à force de persévérance et d’abnégation s’efforçait de l’emporter sur la nature ». Pendant ce temps le projet de combinat sidérurgique à Baosham, près de Shanghai, qui fait appel aux équipements, méthodes et spécialistes capitalistes, est l’objet d’un scandale pour « gaspillage de fonds publics, insuffisance des études, négligence des conséquences sur l’environnement, incertitudes quant à la rentabilité ». Ce qui arrive toujours quand les ouvriers ne sont plus placés que dans la situation d’ânes ne pouvant marcher qu’à la carotte ou au bâton, pendant qu’un petit comité de bureaucrates « spécialistes » décident en secret, en fonction de leur ignorance et de leurs intérêts.

Au bâton effectivement. Car, alors que Deng Xiaoping a arraché le pouvoir en se faisant passer pour un adepte de « la démocratie » face aux « excès » violents de la GRCP, en fait partout se renforce l’autoritarisme absolu de quelques cadres ou bureaucrates. Pour amadouer les masses et conquérir le pouvoir Deng disait en 1979 : « Nous n’avons pas le droit de critiquer les masses, ni de les empêcher de rédiger des dazibaos, car elles répandent ainsi l’esprit de la démocratie ». Aujourd’hui il n’y a plus de droit d’exprimer ses opinions par dazibaos ou autrement, et Deng réclame jusqu’à une révision de la Constitution à ce sujet. Les prisons regorgent de ces opposants qui avaient cru que la bourgeoisie chinoise leur accorderait la liberté « pure », « absolue », qu’ils n’avaient pas trouvée sous la GRP. En fait il n’y a pas d’expression d’idées qui ne soient une lutte d’une classe contre une autre, il n’y a pas de société de classes (et le socialisme est une société de classes) où les idées des unes ne visent à combattre et exclure celles des autres.

La GRCP a justement été, en particulier, une gigantesque lutte pour que les plus larges masses participent aux affaires publiques, élèvent leur niveau de conscience, ne laissent pas quelques « spécialistes », « experts », discuter et trancher pour elles. Cela tous les observateurs d’alors l’ont reconnu, tous ont été frappés par la participation de dizaines et dizaines de millions à la lutte (même si plus ou moins nombreux étaient ceux qui avaient une conscience profonde des phénomènes, étaient plus ou moins actifs ou passifs). Un mouvement d’une telle ampleur a certainement connu des erreurs individuelles, des condamnations injustes, des manœuvres de cadres douteux. Mais son caractère général était indubitablement de renforcer le pouvoir réel, direct, en toute chose, de la classe ouvrière et des masses laborieuses. Et donc, en contrepartie, l’élimination des idées et individus bourgeois (ce qui n’est certes pas la « démocratie pure »). On voit bien aujourd’hui en Chine que ce n’est pas une troisième voie de « démocratie pour tous », utopique, qui triomphe mais la dictature d’une minorité de cadres embourgeoisés, sous l’ordre donné aux ouvriers : « travaille et tais-toi ».

Les faits prouvent tout cela, et surtout le prouveront encore plus tous les jours. Nous aurons donc certainement l’occasion d’apporter toujours plus de preuves au fur et à mesure que la Chine suivra sur le chemin du capitalisme d’Etat (ou « mixte ») de ses prédécesseurs, l’URSS en tête (ou la Yougoslavie).

Concluons ici en revenant à la signification du procès de Mao (pardon, des « quatre »). Deng Xiaoping la donne lui-même quand il exprime ainsi la position de la bourgeoisie chinoise sur Mao : « Avant la libération, de grands mérites ; après la libération, des erreurs ; depuis la révolution culturelle, des crimes. » Ce qui veut très exactement dire ceci :

• D’accord pour ce qui a été fait dans le cadre de la libération nationale : il s’agissait alors d’une révolution démocratique nationale où les tâches bourgeoises (anti-féodales et aussi anti-impérialistes) étaient dominantes. Donc ça me convient.

• Après la libération les tâches démocratiques nationales se sont entremêlées avec les tâches socialistes, celles-ci prenant toujours plus d’importance. Les premières (par exemple une certaine tolérance limitée du capitalisme, nécessaire vue l’état arriéré de la Chine) me convenaient encore, dit Deng. Les secondes (collectivisation et Grand Bond en Avant, par exemple) ont été des « erreurs ».

• Quant à la Révolution Culturelle, qui a vraiment posé de façon radicale les tâches d’élimination de la bourgeoisie, de la consolidation du pouvoir du prolétariat, et les perspectives de poursuivre la lutte des classes jusqu’à leur élimination, alors là, halte : « des crimes » !

N’est-ce pas l’aveu le plus clair de ce que le procès de la Révolution Culturelle est celui de la bourgeoisie contre le prolétariat, du capitalisme contre le communisme ? Merci Monsieur Deng. Vous êtes finalement un excellent professeur. Mais pensez-vous qu’un procès puisse mettre fin à la révolution et entraver le cours nécessaire de l’histoire ?

Ch. Paveigne