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Aménagement du temps de travail... vers une exploitation accrue

Pour le Parti N°31 - Novembre 1980

Par-delà les polémiques de circonstances, il y a une belle unanimité autour des projets d’aménagement du temps de travail. « Ce sera un progrès pour les travailleurs » affirme Raymond Barre. Edmond Maire, dans une interview au Journal « L’Usine Nouvelle » ne cache pas que, selon lui, la législation de 1936 doit « être modifiée pour tenir compte de certaines aspirations individuelles et éviter que le caractère collectif des horaires ne fasse obstacle à la possibilité d’utilisation plus souple de son temps par chacun ». La CGT elle-même ne se déclare « pas hostile par principe à un aménagement du temps de travail. Mais elle revendique qu’il soit négocié par entreprise, par branche professionnelle et surtout qu’il donne lieu à une consultation des travailleurs concernés ».

Grands bourgeois et réformistes ne sont pas les seuls apparemment à considérer que l’aménagement du temps de travail puisse constituer un mieux. La presse relate avec satisfaction les expériences déjà réalisées avec l’accord des ouvriers concernés. Les réformistes s’appuient déjà sur ces faits-là pour justifier leurs propres renoncements.

Pourquoi alors défendre aujourd’hui une réglementation journalière et hebdomadaire de ta journée de travail ? Pourquoi s’opposer à « l’aménagement » du temps de travail ? Nous avons déjà exposé dans le numéro 11 de Pour Le Parti pourquoi, le capital avait intérêt à remettre en cause la réglementation actuelle ; mais examinons pourquoi il est toujours de l’intérêt de toute la classe ouvrière d’imposer une limitation journalière et hebdomadaire du temps de travail.

Si les ouvriers acceptent l’aménagement du temps de travail, c’est d’abord le fruit des trahisons réformistes

Nos réformistes ne se soucient guère de connaître ce qui pousse des ouvriers à accepter l’aménagement du temps de travail. Ce qui les intéresse dans ces acceptations, c’est qu’elles leurs permettent de justifier leur propre politique. Ceux-ci parlent alors des « aspirations personnelles » « d’utilisation plus souple du temps de travail ». Ces formules imposent l’idée que l’ouvrier accepterait l’aménagement de son temps de travail parce que cela contribuerait à son épanouissement, à la réalisation de ses aspirations profondes... Bref l’aménagement du temps de travail permettrait à l’ouvrier de mieux maîtriser ses conditions de vie et le rendrait moins aliéné, moins soumis au capital.

L’ouvrier, l’ouvrière, cherchent évidemment à se soustraire au maximum à l’abrutissement du travail aliéné, à dégager le plus de temps pour eux-mêmes. Et c’est sans doute cela qui les pousse parfois à accepter à concentrer sur 4 jours 40 heures de travail comme dans l’usine des Ateliers Bichot dans les Vosges. Et de tels exemples sont de plus en plus fréquents. Un jour gagné par semaine, 48 Jours de congés supplémentaires de plus par an... Mais à quel prix ? Une usure accrue, des risques d’accidents graves augmentés par les longues journées de travail, une vie familiale et sociale quasi nulle pendant 4 Jours. Un jour de libre de plus, mais au prix de l’abandon des 4 autres jours de la semaine à la « nuit des machines ». Un jour de libre de plus mais 4 Jours abandonnés au capital. Non une vie libérée, mais une vie amputée. Une issue individuelle ; non une impasse.

Les expériences les plus diverses abondent. La bourgeoisie ne manquant pas d’idées, faisant les propositions les plus diverses mais tenant compte toujours des conditions particulières de la production. Le journal « Le Monde » rapportait le 12 juillet 1980 les aménagements réalisés dans une usine de tissage de la Loire - les TSR. Les ateliers y tournent 7 Jours sur 7, grâce à une équipe complémentaire travaillant trois jours en fin de semaine. Est-ce par souci d’un épanouissement individuel que les ouvrières acceptent de travailler le week-end ? Non ! Les ouvrières y sont poussées par les difficultés propres à la vie d’une famille ouvrière, d’une famille d’exploités. C’est une lutte pour la survie. L’ouvrière s’y voit contrainte pour faire face aux tâches de la famille, à l’éducation des enfants. Les maris travaillent en 3 x 8 dans les ateliers de Creusot-Loire, ou de Michelin. Ils gardent les enfants les week-ends, les femmes s’en chargeant pendant la semaine.

Dans l’aménagement du temps de travail, l’ouvrier et l’ouvrière trouvent un moyen pour faire face aux difficultés de la vie d’exploités. S’occuper des enfants en l’absence d’équipements collectifs, dégager du temps pour les courses, les formalités administratives, dégager un jour de week-end de plus pour récupérer... Une ouvrière déléguée CFDT affirme même : « Mais que pouvions-nous faire ? II y allait de la sécurité de l’emploi des ouvrières concernées. Dans la région Rhône-Alpes, les femmes représentent 37% de la population active, mais plus de la moitié des demandeurs d’emploi, comme dans le reste du pays. En l’absence de crèches et de garderies, ces mères de famille n’auraient pu trouver un autre travail ». Ces ouvrières ne se résignent pourtant pas à cette vie de fous : « Si j’avais pas d’enfants je crois que je travaillerais en semaine », dit l’une d’entre-elles. Ces ouvriers et ces ouvrières acceptent ces arrangements individuels au détriment souvent de la lutte collective qui leur permettrait d’améliorer leurs conditions de vie. Pourquoi ?

Si des ouvriers acceptent de tels sacrifices, de tels accommodements, c’est parce qu’en fin de compte ils ne perçoivent aucune issue collective. Il serait trop facile de voir uniquement dans leur attitude l’effet de leur arriération politique. L’attitude de ces ouvriers est le fruit principalement de la politique réformiste. D’abord parce que celle-ci martèle l’idée que les intérêts des ouvriers sont dépendants de la prospérité de son entreprise (ou de l’économie nationale), et il est certain qu’en période de crise cela veut dire « ne soyons pas trop exigeants, n’ébranlons pas la situation financière de l’entreprise. Et si l’on ne peut rien arracher, aménageons donc notre exploitation ». Enfin, parce que cette politique n’offre aucune perspective de lutte collective. Et pour cause nos réformistes sont plus soucieux de défendre leurs propres privilèges, de se faire valoir auprès de la bourgeoisie comme les « authentiques représentants » des ouvriers que de défendre les intérêts de classe. L’ouvrier, même réformiste, ne fait plus guère confiance aux perspectives offertes par ceux qui parlent en son nom. En fin de compte les réformistes justifient leur politique actuelle par ce qui est l’un des fruits de leurs trahisons antérieures.

La politique réformiste renforce donc chaque jour l’influence de l’idéologie bourgeoise sur la classe ouvrière. Ils ont préparé ces accommodements aux solutions du capital en rabaissant sans cesse les exigences qu’ils portaient au nom des ouvriers, pour ne pas mettre à mal l’économie nationale. Ils les ont préparés aussi parce qu’Ils ont abandonné le terrain de la lutte de classe, de la défense des intérêts collectifs de la classe ouvrière, pour s’attacher à satisfaire les intérêts particuliers, individuels de chaque groupe, de chaque catégorie. Ainsi ils pouvaient sans attaquer de front la bourgeoisie conserver leur influence au sein des masses ouvrières ; les délégués réformistes s’attachant alors à régler des cas individuels et non à préparer les ouvriers à défendre leurs intérêts collectifs.

Il n’est donc pas surprenant alors que les ouvriers les plus vulnérables, les plus isolés, ceux sans grande tradition de lutte abandonnent la lutte collective pour rechercher l’aménagement du temps de travail, une « solution » à ce qu’ils perçoivent, à tort, comme des problèmes particuliers.

Imposer un horaire collectif journalier et hebdomadaire, se battre pour la réduction du temps de travail

L’acceptation par certains ouvriers de l’aménagement du temps de travail, mais surtout l’acceptation de celui-ci par les réformistes est grosse d’un renforcement des divisions au sein de la classe ouvrière, de l’affaiblissement de la conscience d’appartenir à une même classe. La lutte syndicale s’est élevée au-dessus du corporatisme, à partir de la volonté des ouvriers de limiter l’arbitraire patronal, d’arracher des améliorations et des garanties indépendamment des conditions particulières à chaque unité, à chaque branche, à chaque entreprise, limitant ainsi la concurrence entre ouvriers.

« 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de repos ». Cette revendication posée il y a 80 ans exprimait l’aspiration à une vie libérée de l’abrutissement du travail exploité, la volonté d’imposer une vie équilibrée permettant à l’ouvrier d’élever sa conscience et de s’intégrer encore plus au combat de sa classe. Dans la revendication de limitation de la journée de travail il y avait aussi la volonté de créer les conditions d’un renforcement de la lutte de classe, en imposant des conditions plus propices à l’organisation des ouvriers.

En acceptant d’abandonner la fixation journalière du temps de travail, les réformistes ne liquident pas des « acquis dépassés » ; ils laissent le champ libre à l’arbitraire patronal, à la concurrence entre ouvriers, à l’individualisme, à la désorganisation toujours plus poussée de la classe ouvrière. Bref, ils s’aplatissent encore un peu plus devant le capital et ses exigences.

« Ah mais, diront-ils, nous exigeons des garanties ! ». Oui ils demandent l’aval des CE ou des travailleurs à tout aménagement. Mais le fait même de proposer ce type de « garantie » : acceptation ou refus des travailleurs au niveau d’une usine, montre en fin de compte qu’ils se placent exclusivement sur le terrain de l’aménagement de l’exploitation et non sur celui de la lutte contre celle-ci.

Si les syndicats avaient en tête de défendre les intérêts collectifs de la classe ouvrière, ils dénonceraient les mesures proposées comme des mesures de sauvetage du capitalisme en crise. Ils mettraient en garde les ouvriers contre les dangers de l’individualisme et du corporatisme. Ils appuieraient et organiseraient les ouvriers pour arracher des réductions d’horaires et se battraient effectivement pour les 35h sans perte de salaire ni augmentation de cadences. Mais ils poussent les ouvriers à négocier au plan de chaque branche, de chaque entreprise un aménagement du temps de travail comme contrepartie de la réduction de l’horaire annuel.

En conviant à négocier la contrepartie à une réduction d’horaire, branche par branche, usine par usine, les réformistes appellent les ouvriers à prendre en considération la situation et les intérêts de leur propre entreprise face à la concurrence nationale ou étrangère. Ils « éduquent » aussi les ouvriers à penser leurs intérêts, les avantages qu’ils peuvent exiger, comme subordonnés à la prospérité de « leur » capitaliste.

Sur le plan politique et idéologique, ils renforcent en conséquence le corporatisme et la division, car ils contribuent ainsi à multiplier les divisions objectives en poussant à la multiplication des régimes de travail. De ce fait même ils aggravent la concurrence entre ouvriers et renforcent l’arbitraire patronal. Dans telle usine les nouveaux embauchés se verront imposer les régimes de travail antérieurement acceptés. Tout patron pourra aussi faire valoir les exigences de compétitivité, et de la concurrence pour pousser ses ouvrières à accepter un régime de travail appliqué ailleurs et plus favorable à la marche de l’usine : « c’est ça ou les licenciements… »

Enfin les réformistes invitent la classe ouvrière, non à une lutte frontale pour arracher des réductions d’horaires conformes aux aspirations de tous, mais à des batailles en ordre dispersé, usine par usine, branche par branche.

Voilà ce que proposent ceux qui comme la CFDT et la CGT s’affirment comme des défenseurs de la classe ouvrière. Ni le veto des CE, ni les accords branches par branches, ne prémuniront les ouvriers de l’arbitraire patronal, de la concurrence entre ouvriers, de l’affaiblissement de la classe ouvrière face à la bourgeoisie. Les appels formels à la lutte pour les 35 heures n’y changeront rien. Ils ne peuvent apparaître que pour ce qu’ils sont : du vent. Des appels creux en contradiction avec la politique constante des réformistes qui poussent à concilier les intérêts des ouvriers avec ceux du capital national.

Lutte pour la réduction du temps de travail et lutte pour le socialisme

En ce qui concerne la lutte pour la réduction du temps de travail, il ne s’agit pas de s’en tenir à des appels généraux pour arracher les 35 heures. Lancer de tels appels à la cantonade à cette lutte reste une activité stérile. L’obstacle à lever c’est le réformisme. Non pas seulement parce qu’il n’engage pas pratiquement la lutte pour arracher ces revendications, mais plus essentiellement parce qu’il prépare idéologiquement et politiquement la classe ouvrière à accepter l’aménagement de sa propre exploitation. Par toute leur activité ils s’efforcent de faire adhérer les ouvriers à la défense de leur économie nationale, à la défense de leur entreprise. Par des voies diverses CGT comme CFDT contribuent ainsi à enraciner l’idée que pour améliorer son sort, l’ouvrier doit soutenir les efforts de son capitaliste, quitte ensuite à exiger sa part du gâteau. Si des ouvriers adoptent ce point de vue, pourquoi lutteraient-ils pour arracher 35 heures sans perte de salaire, ni augmentation de la charge de travail ? Pourquoi exigeraient-ils ce qui objectivement risque de pénaliser leur « capitalisme » face I ses concurrents ? Pourquoi engageraient-ils ces combats, s’ils ne perçoivent que leurs aspirations les plus immédiates ne peuvent être satisfaites par le capitalisme et qu’une autre issue est possible : le socialisme ? La lutte pour les réformes, la lutte pour l’amélioration des conditions de vie actuelles de la classe ouvrière exigent donc le renforcement du combat anti-réformiste tant mené de façon indépendante par voie de presse, débat ou discussion, que dans le cours même de ces luttes. Dans notre activité quotidienne, nous devons alors nous appliquer à montrer que les accommodements actuels acceptés par certains ouvriers, comme les arrangements proposés par les syndicats, n’amèneront en fin de compte qu’une division accrue de la classe ouvrière, qu’une aggravation de son exploitation, qu’un renforcement de l’arbitraire patronal. Enfin, nous devons propager le socialisme comme la seule issue pour la classe ouvrière face au capitalisme en crise. Ce que les ouvriers exigent de la société, lui seul permettra de le réaliser en les libérant de l’assujettissement au capital.

Dans la lutte contre l’aménagement du temps de travail, dans la lutte pour la réduction du temps de travail, nous ferons ainsi progresser la lutte consciente et organisée pour le renversement du capitalisme pour le socialisme.

Gilles Fabre