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La mondialisation, vieille comme le monde mais en perpétuel changement
Partisan Magazine N°25 - Juin 2025
Dans l’article précédent, nous avons fait le point de la situation actuelle et de ses évolutions. Car encore et toujours, il faut approfondir, creuser pour comprendre où on en est et où on va.
Notre organisation s’est penchée depuis toujours sur la question et avant de revenir sur ses aspects un peu plus théoriques, rappelons quelques textes auxquels nos lecteurs peuvent se référer avec profit :
• L’article « La globalisation du capital » dans notre ancienne revue théorique, la Cause du Communisme N°15, de 2002, disponible en ligne https://ocml-vp.org/IMG/pdf/20020301_cdc_no15_la_globalisation_du_capital.pdf
• Un ouvrage important de Tom Thomas qui date d’avril 2003, également disponible en ligne http://www.demystification.fr/les-livres-de-tom-thomas-2/les-mondialisations/
• Et une partie d’une étude qui date de décembre 2019 « Macron, PDG de l’entreprise France à l’heure de la mondialisation libérale », toujours disponible en ligne https://ocml-vp.org/article2297.html
Cet article est donc la poursuite d’une réflexion ancienne, et appuie nos analyses de la période, telles celle de l’article précédent. « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » disait Lénine. C’est depuis l’origine un fondement de l’OCML Voie Prolétarienne, poursuivons ce chemin !
La Mondialisation est vieille comme le Capitalisme. Tom Thomas distingue trois mondialisations, la marchande, la coloniale et la « libérale ». Dès la fin du 15e siècle, les monarques et marchands européens ont commencé à « découvrir » le monde, à établir des comptoirs, à établir des échanges commerciaux avec des sociétés non-capitalistes, quoique très civilisées pour certaines (des royaumes et empires). Rapidement, cette mondialisation est devenue coloniale et esclavagiste, favorisant le développement exponentiel du capitalisme européen. Les empires coloniaux fonctionnaient selon l’expression consacrée « en silo » (pour ne pas dire « monopoles territoriaux », expression de Lénine) : chaque puissance européenne (rejoint ensuite par les USA, puis le Japon...) se gardait la primauté, si ce n’est l’exclusivité, du commerce et de l’exploitation de « ses » colonies, entravant ses concurrents qui chercheraient à y mettre les pieds. Il s’était développée une « division internationale du travail » spécifique : les colonies fournissaient les matières premières aux industries de la métropole, et servaient de débouchés captifs aux produits de ces dernières. La frustration de certaines puissances comme l’Allemagne, la Japon et l’Italie, « privées » d’empires coloniaux dignes de ce nom, est une des principales raisons du déclenchement des deux guerres mondiales. Mais elles en sortiront finalement vaincues, alors que la Grande-Bretagne et la France, pourtant dans le camp des vainqueurs, sont très affaiblies. Puis les peuples colonisés ont arraché leur autodétermination. Une première vague d’indépendances avait eu lieu en Amérique latine dans la première moitié du XIXe, une deuxième au début du XXe. Le Commonwealth a été créé en 1920 et l’URSS en 1922. Le gros des troupes, pendant les « Trente Glorieuses » après 1945, a laissé des exceptions notables, la Palestine et le Kurdistan, le Sahara occidental et les confettis de l’empire français.
Enfin, les Etats-Unis déploient alors une puissance industrielle incomparable qui surpasse tout le monde. Ce sont aussi eux qui pousseront au démantèlement des empires coloniaux pour accéder à de nouveaux marchés et de nouvelles sources de matières premières. Un système « néo-colonial » se met en place, avec des pays formellement indépendants, et des « silos » beaucoup moins étanches à la concurrence, même si chaque puissance tente de conserver son pré-carré.
De la « La Mondialisation heureuse »....
Suite à la période coloniale et néo-coloniale, une nouvelle division du travail entre les pays se développe à partir des années 1970, basée sur le libre-échange. Cette mondialisation, c’est celle qu’on connaissait jusqu’à aujourd’hui. Elle a été rendue possible par deux choses. D’abord, la contre révolution en Chine, qui a ouvert grand les portes du pays aux investissements capitalistes étrangers. Ensuite, la réduction extraordinaire des coûts de transports et de communication. Ainsi, pour relancer l’accumulation capitaliste mise à mal suite aux chocs pétroliers des années 1970 et la crise économique qui a suivi, les industriels ont massivement délocalisé leurs appareils de production dans les pays dominés d’Amérique latine et surtout d’Asie de l’Est, principalement en Chine. Au passage, les capitalistes ont massivement externalisé leur production : bien souvent, les usines et les machines ne leur appartiennent plus, elles ont été cédées à des sous-traitants locaux qu’ils contrôlent néanmoins d’une main de fer.
La division internationale du travail ne se fait plus en fonction des branches d’activité, mais en terme de travail plus ou moins qualifié. La « chaîne de valeur », c’est à dire la répartition de la fabrication des pièces d’une marchandise, est répartie parfois entre plusieurs dizaines de pays, en fonction du coût de revient. Sans logistique performante à base de poids-lourds, d’avions cargos et de porte-conteneurs, sans réseaux informatiques transnationaux qui permettent la coordination instantanée d’une chaîne de production, tout cela ne serait évidemment pas possible.
Tout en mettant les usines à distance, les capitalistes impérialistes en gardent le contrôle total. La plus-value est produite en périphérie, mais rapatriée dans les pays impérialistes qui restent les centres de commandement des chaînes de production. Les pays d’Europe occidentale, les Etats Unis, le Japon, concentrent les fonctions financières, scientifiques, « communicationnelles ». Ils gardent la main sur les brevets et les licences.
Ce mouvement massif de délocalisation de la production industrielle vers des pays à très bas coût de main-d’œuvre a permis une relance de l’accumulation capitaliste au profit des centres impérialistes. Alors même que fondent les emplois industriels en France, en Grande-Bretagne ou aux USA, le développement dans ces pays des fonctions de commandement des chaînes de valeur mondialisées génère la prolifération de couches sociales petite-bourgeoises dédiées : cadres de gestion, ingénieurs, juristes... qui peuplent les quartiers d’affaires de la Défense ou de Manhattan.
Tous les impérialistes ont trouvé leur compte à cette « mondialisation heureuse ». Bien sûr, les conflits, la concurrence entre eux n’ont jamais disparu. Mais entre la Chine, le Mexique, la Turquie, etc. les pays dominés offraient suffisamment de bras pour que chaque capitaliste puisse s’y faire une place au soleil. Katherine Taï, ministre du commerce sous Joe Biden, disait bien : « Notre approche [avec les Européens] est celle d’un partenariat où nous sommes tous copropriétaires des chaînes d’approvisionnement. » Les organisations internationales comme l’OMC, le FMI, la Banque mondiale (et d’autres plus ou moins connues du grand public) agissent alors comme « fondés de pouvoir » des intérêts communs des impérialistes ; ouverture des frontières aux flux de capitaux et de marchandises, destruction des droits sociaux des populations, soumission des Etats néo coloniaux par le mécanisme de la dette... Contrairement aux affirmations de la propagande bourgeoise selon laquelle cette mondialisation aurait permis un « rattrapage » économique des pays du Sud, les indicateurs statistiques montrent sans équivoque que l’écart de richesse entre pays dominés et pays impérialistes s’est creusé au cours des 50 dernières années !
… à la montée en puissance de la Chine
Ce mouvement de déplacement de la production industrielle vers les pays dominés devait nécessairement « plomber » le déficit commercial d’un pays comme les Etats-Unis. Ce déficit existe depuis des décennies. Or, depuis le début des années 2000, il s’est fortement accentué. Ensuite, la nature de ce déficit commercial inquiète aujourd’hui les capitalistes impérialistes américains. Contrairement à ce qu’on croit souvent, les capitalistes occidentaux ont délocalisé en Chine moins pour accéder à un nouveau marché de consommateurs que pour produire des marchandises qu’ils ont continué à vendre principalement dans les pays capitalistes développés. Les portes étaient grandes ouvertes aux produits chinois tant que ces produits étaient vendus au bénéfice de capitalistes... américains ayant délocalisé leur production. Mais depuis quelques années, la donne a changé.
La Chine a cessé d’être un pays dominé. C’est aujourd’hui une puissance capitaliste impérialiste. Elle ne se contente plus de produire au bénéfice d’autres : elle produit et exporte désormais des marchandises au bénéfice de SES capitalistes nationaux. Elle est toujours « l’atelier du Monde », mais de moins en moins souvent en tant que sous-traitante, et de plus en plus en tant que « centre de commandement ». L’industrie automobile, ou l’informatique en sont des bons exemples. A une époque, tous les constructeurs européens avaient ouvert des usines en Chine. Aujourd’hui, ce sont les constructeurs chinois qui exportent en Europe, avec un taux de croissance des ventes exponentiel.
La croissance économique chinoise d’aujourd’hui est le reflet de la croissance américaine d’après-guerre, qui avait inondé le monde grâce à une production industrielle moderne, concentrée et très productive. Les industries chinoises sont certes toujours compétitives dans certains secteurs grâce au faible coût de la main d’œuvre, mais de plus en plus également dans des secteurs industriels où le coût de la force de travail est secondaire. Si les voitures électriques chinoises sont vendues en France à des prix défiant toute concurrence, ce n’est pas tant « grâce » aux faibles salaires des ouvriers chinois, mais grâce à une productivité, une automatisation des lignes et des volumes de production qui rendent jaloux tous les Stellantis, Ford et BMW. Et ce n’est pas tout : notamment dans ce domaine des voitures électriques, la Chine devient un centre d’innovation technologique qui surpasse parfois même les Etats-Unis, à tel point qu’aujourd’hui ce sont les constructeurs occidentaux qui signent des partenariats pour apprendre de leurs homologues chinois.
Ce constat vaut également pour l’électronique grand public, la construction navale, la robotique industrielle, etc. et dans bien d’autres domaines. Les propagandistes dévoués qui, chez nous, défendent les intérêts des capitalistes occidentaux menacés, rabâchent deux choses. La première, c’est que la Chine aurait développé des « surcapacités » de production. Or, la surproduction est une loi du capitalisme, et c’est en produisant toujours plus de marchandises qu’on en abaisse la valeur individuelle et qu’on arrive à les vendre. Les impérialistes européens et US n’essayent pas de faire autrement. Deuxièmement, la concurrence chinoise serait « déloyale » car l’industrie chinoise bénéficierait de subventions publiques. Mais toutes les aides dont sont gavés les capitalistes français, sont-elles finalement plus loyales, plus justes ? Tous les Etats capitalistes soutiennent leurs champions industriels nationaux par tous les moyens possibles ; c’est même d’une certaine façon leur raison d’être.
