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Le peuple kurde à la croisée des chemins

Partisan Magazine N°25 - Juin 2025

Crise des Mouvements de Libération Nationale face aux menaces de guerre mondiale

L’annonce de la dissolution du PKK le 12 mai 2025 est arrivée après la rédaction de cet article. Elle n’en change pas le fond, nous y reviendrons.

Pendant la guerre froide, la plupart des luttes de libération nationale avaient lieu contre l’Impérialisme US et ses alliés, les vieilles puissances coloniales d’Europe de l’Ouest. Les petites bourgeoisies qui dirigeaient la plupart des Front de Libération cherchaient le soutien de l’URSS et/ou de la Chine socialiste contre leurs oppresseurs. A l’époque, la Chine de Mao mettait en garde les peuples opprimés contre la duplicité de l’URSS, socialiste en paroles et impérialiste en fait, comme la guerre d’Afghanistan ou les interventions militaires soviétiques en Europe de l’Est l’ont confirmé.

Depuis la Chute du Mur, la situation internationale est devenue de plus en plus confuse pour les révolutionnaires. D’autant que dans la perspective d’une nouvelle guerre mondiale, les différents Front de Libération Nationale cherchent à utiliser les contradictions inter-impérialistes à leur profit, mais se retrouvent souvent instrumentalisés par des grandes puissances rivales qui ne les soutiennent que lorsqu’elles y ont intérêt et dans les limites étroites de cet intérêt, en cherchant à les transformer en mercenaires ou en proxys.

En Palestine, le Fatah de Mahmoud Abbas est devenu une force de collaboration avec l’occupant sioniste. Son principal concurrent, le Hamas qui se présente comme le parti de la résistance défend un projet de société ultra-réactionnaire. Des forces qui continuent à se réclamer du socialisme comme le FPLP s’allient au Hamas et se rapprochent de la dictature iranienne.

En Ukraine, la résistance contre l’invasion russe est dirigée par une bourgeoisie libérale-autoritaire, alliée à des milices fascistes, soutenue par l’UE et par les USA (en tout cas jusqu’à l’élection de Trump). Les groupes de combattants anarchistes ou communistes engagés dans la résistance ukrainienne ne semblent pas avoir réussi à développer une autonomie militaire par rapport à l’armée de leur bourgeoisie.

En Kanaky le FLNKS qui lutte contre l’Impérialisme français maintient une référence au socialisme dans son nom, mais il est difficile de savoir si cette référence n’est pas seulement un vestige de la guerre froide que l’on maintient pour faire plaisir aux quelques anticolonialistes de gauche qui continuent à soutenir la lutte kanake depuis l’Etat français. Dans les faits, le FLNKS cherche aussi des soutiens internationaux un peu plus conséquents, et des délégations sont reçues par l’Azerbaïdjan, dont le dictateur Aliyev colonise, expulse et opprime les populations arméniennes de la région de l’Artsakh. Ajoutons qu’Aliyev est un allié privilégié d’Erdogan, de Netanyahou et de Poutine.

Le PKK dans la tourmente

Et puis il y a le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) qui a été fondé en Turquie en 1978, en pleine guerre froide. Jusque dans les années 90, le Parti faisait référence au Marxisme-Léninisme, sans doute pour les mêmes raisons qui poussaient le FLNKS a faire référence au socialisme. Dans les faits le PKK agissait en Front de Libération Nationale interclassiste, en concentrant ses coups sur les seuls grands propriétaires terriens organiquement liés à l’Etat turc.

Dans l’immigration kurde en France et en Allemagne il encourageait plutôt la collaboration de classe entre les travailleurs et les petits patrons (pour autant que ces petits patrons payaient leurs cotisations au Parti).
Après l’abandon du Marxisme-Léninisme, le PKK a commencé à développer un « nouveau paradigme révolutionnaire », qui se veut inspiré d’idéologues anarchistes comme Murray Bookchin et de l’expérience zapatiste au Mexique. Il prétend construire un « bon socialisme » en rupture avec le « socialisme réel » de l’ex-URSS. Sur le papier c’est un mélange d’autogestion, de fédéralisme, de féminisme, d’écologie et de défense des cultures autochtones (voir Partisan Magazine N°2 « A propos du confédéralisme démocratique »). Ce « nouveau paradigme » a suscité beaucoup d’intérêt dans les milieu altermondialiste et libertaire européen, surtout à partir de 2012, quand la guerre civile en Syrie a permis au Parti frère du PKK, le Parti de l’Union Démocratique (PYD) de prendre le contrôle du nord et du nord-est du pays et d’en faire un laboratoire de son idéologie. C’est ce qu’on a appelé en Europe l’expérience du Rojava.

Entre 2012 et 2017, le PKK a renforcé ses liens militaires avec les principales organisations armées d’extrême gauche de Turquie dans un front militaire (le HBDH, Mouvement Révolutionnaire Uni des Peuples), pendant qu’une partie des militants de ces organisations rejoignaient au combat contre Daech en Syrie du Nord. Cela n’a pas été sans créer des remous au sein de ces organisations, puisque le PYD nouait dans le même temps une alliance avec les forces militaires US et françaises. C’est une des causes de la scission de 2016 au sein du Parti Communiste de Turquie Marxiste-Léniniste (donnant naissance à deux organisations opposées, le TKP/ML et le TKP-ML).

Il est important pour les révolutionnaires du monde entier d’y voir clair. L’Anatolie est actuellement l’un des principaux foyers de la lutte révolutionnaire à l’échelle mondiale. Dans le contexte mondial de montée du fascisme et de menaces de guerre, le Rojava multiculturel apparait comme une lueur d’espoir pour beaucoup de progressistes dans le monde, et beaucoup y investissent leurs rêves d’une société anticapitaliste débarrassée des scories sanglantes et autoritaires des révolutions du XXème siècle. Dans la deuxième semaine de février 2025, 800 membres de 160 délégation d’une trentaine de pays ont participé à une réunion internationale à Vienne organisée par des organisations proches du PKK et du PYD, participant à la rédaction d’une Plateforme des Peuples d’Europe et visant à la constitution d’une nouvelle internationale. Le PKK diffuse à l’international un document élaboré en Janvier 2023 par son principal groupe théorique, l’Académie de la Modernité Démocratique, et intitulé « Opportunités et dangers de la Troisième Guerre Mondiale ». Ce document analyse les différentes contradictions entre « puissances étatiques » (USA, Russie, UE, Chine) et entre « forces nationalistes et mondialistes » au sein de chaque « puissance étatique » (en citant en exemple « Trump vs Biden » ou « Le Pen vs Macron »). Le document propose une ligne générale aux « mouvements populaires et démocratique » pour les années à venir et au niveau mondial afin de se constituer en « troisième force ». Aucun autre Mouvement de Libération Nationale à notre connaissance ne fait cela (à part nos camarades du Parti Communiste des Philippines, mais eux se situent dans la continuité des internationales ouvrières et communistes des deux siècles passés).

Dans le même temps, l’Etat turc a repris fin décembre 2024 ses discussions avec le leader du PKK emprisonné depuis 1999, Abdullah Öcalan. Erdogan voulait qu’il appelle unilatéralement le PKK a déposer les armes en échange d’une libération et d’un processus de paix aux contours flou. Il a effectivement signé une déclaration le 27 février mais en indiquant de s’il était souhaitable que le PKK dépose les armes, il ne pouvait le faire que si l’armée turque le faisait simultanément.

Le changement de régime en Syrie fait de nouveau subir une menace existentielle à la zone autonome contrôlée par le PYD et ses alliés (connue sous le nom d’Autorité Autonome du Nord et de l’Est Syrien AANES). Pour contrer cette menace et négocier leur survie, les principaux dirigeants kurdes (Saleh Muslim,, co-président du PYD, Ihlan Ehmed, co-ministre des affaires étrangère de l’AANES, Mazloum Abdi, commandant en chef des forces armées FDS) déploient une intense activité diplomatique, dans des directions parfois très inquiétantes, négociant avec le nouveau gouvernement pour une intégration des 10 000 combattants et combattantes FDS dans l’armée régulière et de l’Autorité Autonome dans le Nouvel Etat, rencontrant d’anciens alliés de Bachar (comme le parti PSNS qui organise une partie des minorités chrétiennes dans ses milices) et multipliant les contact avec le secrétaire d’Etat de Trump (Marco Rubio, un ultra-réactionnaire issu de l’extrême-droite cubaine de Miami) et même avec le gouvernement israélien qui occupe désormais le sud de la Syrie.

La question n’est pas nouvelle, elle s’est déjà posée dans la Chine maoïste des années 70 : jusqu’à quel point un pouvoir qui se veut révolutionnaire peut-il jouer des contradictions inter-impérialistes pour survivre sans perdre en même temps le soutien des peuples du monde. Sans même parler de la préservation des intérêts des travailleurs face à la pénétration du capital US, question qui s’est posé en Chine et qui se pose aujourd’hui au Rojava face à la volonté de Trump de mettre la main sur les champs de pétrole de Deir Ezzor. A cette différence que le caractère de front interclassiste du PYD limite les capacités de mobiliser les masses populaires contre les menaces de pénétration impérialiste, comme la gauche maoïste chinoise avait au moins essayé de le faire dans les années 70.

Le Rojava face aux menaces d’annexion turque

Pendant qu’Israël a profité de la chute de Bachar el Assad pour occuper la totalité de la région montagneuse du Golan au Sud, la Turquie bombarde l’AANES et cible les combattants et combattantes des FDS. Au sol, l’armée turque utilise les services de l’armée Nationale Syrienne (ANS), une coalition de milices formée à partir de l’ex-armée syrienne libre, de djihadistes divers et de mercenaires turcs et caucasiens. Certaines de ces milices ont même servi de légion étrangère pour Erdogan en Libye. De la mi-décembre à fin janvier les combats avaient déjà fait 550 morts, notamment lors de la bataille pour défendre le barrage de Tichrine. Les négociateurs de l’AANES essaient de détacher le nouveau gouvernement syrien dominé par HTS (ex-al Nosra) de son protecteur turc et des proxys pro-Turquie de l’ANS. Quant aux forces de Daech elles profitent de la confusion pour relever la tête (les cellules de Daech continuent à organiser la vie quotidienne des 10 000 prisonniers et prisonnières des camps de Al Hol et Al Roj).

Dans ce contexte Israël n’est pas une menace existentielle qui menace le Rojava, au contraire la menace d’une alliance de revers peut servir aux négociateurs de l’AANES de moyen de pression face au gouvernement HTS. C’est ainsi que début janvier Ihlan Ehmed a fait savoir via l’agence officielle Medya News que son homologue des affaires étrangères israélienne lui avait téléphoné pour échanger sur l’avenir de la Syrie. Puis le premier février, elle a donné une interview au Jerusalem Post où elle a déclaré qu’Israël faisait partie de la solution en Syrie et devait être impliquée dans la sécurisation du pays. Le 14 janvier le grand quotidien israélien d’opposition « Haaretz » généralement bien informé a publié un long article faisant état d’une offre de « partenariat ouvert » du PYD mais aussi du PKK en direction d’Israël.

Depuis l’accord du 10 mars entre l’AANES et le gouvernement de Damas, qui prévoie l’intégration des FDS dans la nouvelle armée, et de l’AANES dans le nouvel Etat, le partage du pétrole de Deir Ezzor, la création de zones de co-gouvernement (Achrafieh et Cheikh Massoud dans la banlieue d’Alep) ces discussions semblent suspendues.

Crossroad

Si pour le PKK et le PYD ces contacts répétés et ces promesses font partie d’une stratégie de survie fébrile et désespérée, leur concrétisation en alliance abimerait durablement l’image de la résistance kurde aux yeux des peuples et des progressistes du monde entier, au lendemain des massacres génocidaires à Gaza. Le peuple kurde est à la croisée des chemins, et comme dans les vieux blues, c’est toujours à la croisée des chemins que le diable surgit avec un pacte. Il ne faut surtout pas signer si on ne veut pas tout perdre à la fin.

Le peuple kurde, avec plus de 40 millions de personne reste le plus grand peuple sans état du monde. Comme le peuple palestinien, il subit l’oppression nationale, la colonisation, l’épuration ethnique, les massacres. Comme le peuple palestinien, il a besoin de la solidarité des peuples du monde. Les Etats colonialistes turc et israélien essaient d’instrumentaliser ces deux peuples martyrs et de les dresser l’un contre l’autre. Les révolutionnaires du monde doivent refuser et dénoncer ce jeu pervers. Cela veut aussi dire critiquer les directions petites-bourgeoises des mouvements de résistance kurde et palestinien quand ils rentrent dans un jeu où leurs peuples ne peuvent sortir que perdants. Notre solidarité pour les peuples et leur résistance doit être inconditionnelle, mais ne doit pas nous aveugler sur les alliances parfois désastreuses nouées par leurs directions. Le peuple palestinien n’a rien retiré de bon de l’alliance du Hamas avec la sanglante dictature iranienne, le peuple kurde n’a rien à espérer d’un partenariat du PKK avec le gouvernement génocidaire israélien.

Contrairement à ce que racontent les campistes, les peuples opprimés n’ont pas d’alliés parmi les Etats impérialistes et réactionnaires qui ne cherchent qu’à les utiliser dans leur futur conflit mondial. Comme dit un proverbe kurde, les peuples opprimés n’ont pas d’autre amis que leurs montagnes. L’autre allié des peuples opprimés, c’est les peuples du monde et le mouvement ouvrier et communiste international, même s’il est actuellement très affaibli, dispersé et désorienté. Cette solidarité ne s’exprime pas qu’avec des paroles encourageantes ou des critiques fraternelles (comme nous venons d’essayer de le faire !). Elle peut aussi être une source de soutien concret : on se souvient du rôle des combattants et combattantes internationalistes dans la lutte contre Daech.