Vous êtes dans la rubrique > Archives > Lula président = victoire des travailleurs ?
Lula président = victoire des travailleurs ?
Partisan N°171 - Novembre 2002
Lula, le candidat du Parti des Travailleurs (PT), a été élu avec plus de 61 % des voix, Président de la République du Brésil. Le PT ne sera pourtant pas majoritaire au parlement brésilien et devra nouer des alliances avec d’autres partis...
Le PT avait choisi comme vice-président, José Alencar, dirigeant du Parti Libéral, organisation de centre droit, lié à l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu, mouvement religieux pentecôtiste, très influent dans les favelas, où le PT est absent. Alencar est par ailleurs propriétaire d’une entreprise textile de 16 000 travailleurs.
Lula était candidat pour la quatrième fois à ce poste. Mais, cette fois pour gagner le PT n’avait pas lésiné sur les moyens. Il avait donné des garanties tant au patronat brésilien, qu’au FMI. Une semaine avant le second tour le PT réunissait plus de 200 chefs d’entreprise, dans l’élégant quartier des Jardins à Sao Paulo. Il a négocié avec les milieux économiques et financiers, et propose maintenant un programme qui vise à dynamiser l’épargne intérieure et la Bourse. Le PT veut créer des fonds de pension privés pour stimuler l’épargne intérieure. Cette évolution est saluée avec enthousiasme par le Président de la Bourse de Sao Paulo qui évoque la véritable « révolution culturelle » du PT, et par Horacio Lafer Piva Président de la fédération des industries de l’État de Sao Paulo, pour qui se construit « une grande alliance ».
D’où vient le Parti des Travailleurs ?
Créé en 1980, le PT est le produit des luttes ouvrières et démocratiques qui ont accéléré la chute de la dictature militaire née du coup d’État de 1964. A la fin des années 1970, de grandes grèves ouvrières avaient éclaté dans la région de Sao Paulo, qui concentrait alors l’essentiel de la grande industrie brésilienne (automobile en particulier). Dans le même temps un vaste mouvement pour l’amnistie politique des prisonniers et des exilés, qui s’étaient dressés contre le régime militaire, mobilisait la petite bourgeoisie et la classe ouvrière, mouvement appuyé par les secteurs progressistes de l’église catholique. C’est ce double mouvement qui débouchera sur la création du PT. Ce parti a été en quelque sorte créé par le bas. Il exprimait la volonté des dirigeants syndicalistes de doter les ouvriers d’une expression politique autonome. Ce parti dont Lula (de son vrai nom Luis Inacio Lula Da Silva), ouvrier métallurgiste, a été le leader, avait à sa naissance 3 composantes principales : les ouvriers qui s’étaient dégagés dans les grèves d’ABC, (banlieues ouvrières de Sao Paulo), les secteurs catholiques de gauche, les militants révolutionnaires qui, après l’amnistie, étaient rentrés au Brésil.
Les faiblesses du PT
Issu de composantes hétérogènes, le PT n’a jamais été un parti unifié sur le plan idéologique et politique. Ainsi, l’influence de l’église l’a toujours empêché d’inscrire à son programme la liberté d’avorter pour les femmes. Dans ses premières années, il fonctionnait comme un front avec des courants bien organisés (trotskistes, marxistes-léninistes, sociaux-démocrates...). De plus, malgré son origine et son nom, il n’a jamais été un parti à dominante ouvrière, et la petite bourgeoisie y est restée majoritaire.
Au fil des années, l’influence de la petite bourgeoisie s’est renforcée dans le parti, du fait d’un double mouvement. Le premier est le reflux politique de la classe ouvrière brésilienne sous la pression du chômage et de la délocalisation de l’industrie de Sao Paulo vers des régions moins turbulentes. La CUT (centrale unitaire des travailleurs, liée au PT), a perdu des positions et a glissé vers un syndicalisme plus réaliste. Le MST (mouvement des travailleurs sans terre, lié à la gauche du PT) est maintenant le seul mouvement social réellement actif, et qui va de l’avant. Le second mouvement est le discrédit des partis bourgeois qui a renforcé l’audience du PT dans les couches petites bourgeoises et bourgeoises, qui apprécient son honnêteté, et la rigueur de la gestion municipale qu’il contrôle, dans un pays où la corruption était la règle. La crise financière est venue là-dessus et a accentué ces ruptures.
Le PT vire au rose
Aujourd’hui, les dirigeants du parti, comme ses principaux élus ne sont plus issus des classes exploitées. La maire PT de Sao Paulo, Marta Suplicy, est issue de la grande bourgeoisie.
En fait, la grande alliance évoquée par le président des industries de Sao Paulo, est bien en route. Dans un pays en crise, où la spéculation financière déstabilise sans cesse l’économie, elle traduit la convergence d’intérêt entre les secteurs les plus prospères de la petite bourgeoisie, et le capital national non financier, dont Alancar, colistier de Lula est sans doute le symbole.
Le Brésil est la dixième puissance économique du monde ; mais aussi le pays où, le partage de la richesse est le plus inégalitaire, où la santé et l’éducation publique sont à l’abandon, où la terre est accaparée par une minorité qui la laisse souvent inexploitée. Les commentateurs les plus optimistes voient dans cette alliance la possibilité d’une réforme relative du capitalisme brésilien, et une correction de ses aspects les plus caricaturaux, permettant d’améliorer l’accès à l’éducation et à la santé des couches les plus pauvres. D’autres, plus pessimistes, pensent que les blocages politiques sont tels que même le programme modéré du PT est voué à l’échec.
Ce qui est certain, c’est que le PT a abandonné toute perspective anticapitaliste et ne mise plus sur la mobilisation des travailleurs, ou des paysans sans terre, mais sur le compromis avec le capital. Le Brésil s’engage dans une grande expérience sociale-démocrate. Toute la question est maintenant de savoir comment réagiront les paysans sans terre, les travailleurs sans-logis qui se mobilisent et tous les autres travailleurs.
Le PT avait été un grand espoir pour eux. Sa dérive sociale-démocrate était prévisible du fait de sa composition sociale et de son absence d’orientation politique et idéologique marxiste. La question d’un véritable parti pour les travailleurs reste donc posée.
