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Trump, la Chine et le monde... Mais il se passe quoi ?
Partisan Magazine N°25 - Juin 2025
Sommes-nous en train de changer d’époque ? De tourner une page de l’histoire économique et géopolitique du Monde ? C’est bien ce qu’il semble. Depuis son élection, Trump agit comme un chien dans un jeu de quille, renversant les règles de la bienséance des relations internationales, tapant sur les alliés historiques des USA, prenant des décisions qui peuvent sembler tout à fait irrationnelles, changeant radicalement d’avis du jour au lendemain. Il semble avoir, à lui seul, déclenché un effet domino qui rebat toutes les cartes. Au-delà des apparences, des analyses superficielles des médias, de la propagande réactionnaire des réseaux sociaux, essayons de comprendre ce qu’il se passe réellement.
Cet article est le fruit de discussions internes à notre organisation. Appuyées sur nos positions de longue date sur le capitalisme/impérialisme mondialisé (voir l’article qui suit celui-ci sur « La mondialisation, vieille comme le monde, mais en perpétuel changement »), nous avons tenté, parfois avec des points d’interrogations, de répondre aux questions rencontrées autour de nous. C’est une première élaboration, bien sûr nous y reviendrons et invitons nos lecteurs à prendre part à cette réflexion : à vos claviers !
Pourquoi cette brutalité nouvelle, sans foi ni loi, dans les relations internationales ?
On voit Trump, sa violence verbale et interventionniste. La mainmise sur les richesses de l’Ukraine, le soutien inconditionnel au génocide à Gaza, ses velléités d’annexer Panama, le Groenland, d’imposer sa loi au monde entier, gros muscles en avant. Mais en vrai, il n’est pas le premier. Poutine fait de même en Ukraine depuis 2014, en Géorgie, en Moldavie, ça tout le monde le sait. Mais aussi en Afrique avec ses mercenaires, au Proche-Orient, même si on en parle moins. Quant à Netanyahou, fort du soutien US et occidental, il fait exactement ce qu’il veut en mettant en œuvre jusqu’au bout un projet colonial, génocidaire et d’épuration ethnique de la Palestine. Erdogan instaure un régime fasciste en Turquie, Modi impose sa loi de fer en Inde, en particulier avec des lois fascistes contre les musulmans et prépare la guerre contre le Pakistan. On en arrive presque à trouver Xi Jinping raisonnable sur la place de la Chine au niveau mondial, malgré l’absence de démocratie, l’exploitation ouvrière féroce et la répression contre les minorités nationales au niveau intérieur !
La loi du plus fort est peu à peu redevenue la règle du jeu des relations politiques et militaires au niveau international. C’est cela qui frappe, c’est cela qui fait peur.
L’enjeu des droits de douane
De tous temps, les droits de douane ont été un instrument de protection des marchés nationaux, face aux importations des concurrents mondiaux, pour protéger les producteurs nationaux. Au risque évidemment de représailles contre les exportations. C’est dire qu’à l’époque du capitalisme-impérialisme mondialisé, le rêve c’est la suppression de tous les droits de douanes à l’échelle de la planète.
Avec un problème majeur : les inégalités géographiques, physiques, sociales, qui donnent des avantages naturels à certains capitalistes contre les autres. Il est évidemment plus rentable de produire des textiles au Bangladesh producteur de coton et aux normes sociales très basses qu’en Europe.
La guerre des droits de douane déclenchée par Trump est avant tout dirigée contre la Chine, devenue le principal concurrent impérialiste à l’échelle mondiale, c’est ça qu’on voit, au-delà des hésitations et des positions contradictoires.
Nous avons du mal à savoir comment cela va évoluer, mais il est sûr qu’à l’heure de la production complètement mondialisée, le protectionnisme n’est pas un avenir pour le capitalisme tel qu’il existe. Ainsi, une automobile ou un smartphone n’est finalement produit que par l’assemblage de milliers de pièces différentes produites dans des dizaines de pays différents, au prix de milliers de kilomètres d’avions ou de conteneurs. On a un peu de mal à imaginer un système de droits de douanes pouvant gérer cet état des choses. Donc attendons de voir.
Ce qui est sûr, c’est que les velléités et coups d’éclat de Trump provoquent des soubresauts financiers et boursiers qui ne plaisent pas du tout aux monopoles.
Trump est-il « fou » ?
Tous les médias multiplient les éditoriaux, les articles, les podcasts pour analyser le « caractère » de Trump.
Il est vrai que l’individu est versatile, fonctionne sur le mode de la brutalité empirique comme système de gouvernance, capable de changer d’avis du jour au lendemain, sans souci de la légalité nationale ou internationale. Il tente d’asphyxier les concurrents par sa brutalité et les coups d’éclat.
Mais il faut bien comprendre qu’au-delà du personnage, son attitude n’est pas le fait d’un seul homme, il représente ces nouvelles règles des relations internationales, la loi du plus fort. Arrêtons de bavarder sur son caractère, prenons la mesure de ce qui est en train de changer au niveau mondial.
Mais où est passé le « droit international », l’ONU, l’OMC, les « droits humains » ?
On est effarés, car tout le système mis en place depuis la deuxième guerre mondiale s’est effondré en quelques années. La barbarie est devenue la règle, avec les tortures généralisées, les viols de masse, les emprisonnements arbitraires, les traités annulés, les coups d’Etat. A l’heure où nous écrivons on apprend par exemple que face à Poutine cinq pays européens vont se retirer du traité contre les mines anti-personnelles.
Les institutions et les traités internationaux ont été mis en place après la guerre pour réguler les conflits entre les puissances impérialistes dans le partage du monde – y compris ce qu’on appelé « le droit de la guerre ». Tant bien que mal, avec de multiples confrontations délocalisées, ça a fonctionné pour empêcher une confrontation globale. En vrai, il y avait du gâteau à partager. Le capitalisme pouvait s’étendre dans les pays dominés et dans les pays prétendument socialistes, capitalistes d’Etat dans la réalité. Alors, ça n’allait pas sans conflits, mais au final chacun y trouvait son compte. D’ailleurs, c’est toujours le cas pour la Chine impérialiste en pleine expansion sur toute la planète : c’est carrément un paradoxe de la voir seule défendre l’Organisation Mondiale du Commerce et le libre échange…
Mais elle est bien seule, et c’est le protectionnisme qui prend le dessus, dans un monde plus étroit, où le taux de profit a baissé partout, et où les richesses à partager sont remises en cause par l’épuisement de la planète et le réchauffement climatique : tout simplement le gâteau n’augmente plus assez vite pour le développement capitaliste qui s’est accéléré. Donc, fini le consensus plutôt conflictuel pour un partage collaboratif, maintenant c’est la baston et que le plus fort gagne ! Et toutes les règles du passé deviennent archaïques et partent à la poubelle.
Quant à nous notre objectif n’est pas de revenir à « l’époque bénie du passé », cette régulation qui n’a fait qu’entretenir et développer l’exploitation de la classe ouvrière et des peuples, les pillages et la destruction de la planète, les conflits de basse intensité généralisés… « Socialisme ou barbarie » !! Nous voyons concrètement la barbarie à l’œuvre, à nous de construire le socialisme !
Mais comment tout cela a-t-il pu changer ?
Maintenant qu’on a un peu de recul, c’est plus facile à comprendre, mais on a été bien aveugles pendant un temps. On mesure qu’il y a eu un tournant au début des années 2000, en plusieurs temps.
D’abord la chute de l’URSS en 1989, avec en premier lieu un régime mafieux (Elstine) puis l’arrivée de Poutine en 2000 pour remettre la Russie sur les rails après l’humiliation des années passées et lui redonner sa place de grande puissance impérialiste mondiale. Puis il y a eu l’intégration de la Chine dans le marché capitaliste mondialisé illustré par son adhésion à l’OMC en 2001. En parallèle on voit le développement des pays capitalistes intermédiaires, l’Inde, le Brésil, la Turquie, l’Iran, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud etc. qu’on appellera BRICS+ à partir de 2001 et des années qui ont suivi. Enfin, un autre élément vient bouleverser toute la géopolitique mondiale avec l’explosion des migrations et des réfugiés sur toute la planète à partir de 2005 face aux guerres et à la misère qui s’en suit. Auparavant la Conférence de Rio sur la protection de l’environnement (1992) et le protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre (1997) avaient sonné l’alarme sur l’état de la planète, y compris parmi les secteurs capitalistes-impérialistes les plus avancés.
Dernière alerte en date avec le coup de semonce du Coronavirus en 2019. Les impérialistes ont alors pu constater la fragilité de leurs chaînes de production mondialisées en cas de crise internationale ou de conflit armé. Les économies nationales sont tellement interconnectées, interdépendantes, qu’à chaque fois qu’un pays ferme ses frontières pour cause d’épidémie ou que les cargos qui passent le canal de Suez sont sous le feu des missiles Houthis, c’est tout le système productif et financier mondial qui peut se détraquer.
C’est-à-dire que non seulement on est passé d’un monde « bipolaire » (en gros Ouest contre Est) à un monde multipolaire (de plus en plus de puissances moyennes, un peu partout), mais en plus le contexte productif est de plus en plus largement remis en cause : on ne change pas de système, on change de période. D’où l’agressivité croissante dans les contradictions mondiales.
En plus, malgré la diffusion massive de l’informatisation, de l’automatisation, la productivité du travail stagne dans les économies capitalistes développées depuis au moins 20 ans. Et ça, dans une économie capitaliste concurrentielle qui a besoin de produire toujours plus, d’augmenter le taux d’exploitation de la force de travail chaque jour pour tourner, ça pose problème. D’où, sûrement, l’enthousiasme actuel pour les technologies de l’Intelligence artificielle (et la concurrence pour leur maîtrise), dont on espère qu’elle permettra de surmonter ce blocage – alors que la révolution numérique précédente ne l’a pas empêché.
L’intérêt (si l’on peut dire…) pour nous, c’est que le débat mondial n’est plus embrouillé par le pseudo conflit Est-Ouest. Il apparaît de plus en plus nettement que la contradiction principale est celle entre le capitalisme impérialiste d’un côté, la classe ouvrière et les peuples du monde de l’autre. Seuls les résidus « campistes » (voir le numéro précédent de ce magazine) persistent à laisser de côté la lutte des classes et à soutenir un camp bourgeois contre un autre.
L’enjeu des « terres rares »
On ne va pas rentrer dans le détail technique de ces métaux pas si rares en fait (et dont la production est ultra polluante), mais dans ce que cela signifie : le contrôle accru des ressources de la planète. Pour les grandes puissances impérialistes, il faut s’assurer quoi qu’il en coûte le contrôle des mines, du pétrole, des ressources agricoles, de toutes les richesses de la planète – et de la logistique adaptée pour en profiter : transports, ports, chemins de fers etc. C’est le cas pour Poutine en Ukraine avec l’enjeu du Donbass (charbon) et du blé (l’Ukraine était le grenier agricole de l’ex-URSS) ou les mines en Afrique via les compagnies de mercenaires post-Wagner. C’est le cas pour Trump avec l’extraction forcenée du pétrole et du gaz de schistes, l’accord sur les terres rares avec l’Ukraine, le contrôle du canal de Panama ou de Suez. De son côté, la Chine impérialiste de Xi Jinping étend son emprise sur l’Amérique Latine (les mines), l’Afrique (le bois, le pétrole du Soudan), les pays d’Extrême-Orient, étouffe les pays dominés par le poids de la dette, défend son monopole sur les terres rares et met la main sur tout un réseau mondialisé de transports et communications (les fameuses Routes de la Soie avec la prise de contrôle de nombreux ports).
Au Congo, c’est la guerre pour les ressources minières, où les Etats se sont même effacés derrière l’extraction mafieuse sans foi ni loi, qui utilise des Etats complices (comme le Rwanda) pour distribuer les métaux sur le marché mondial au plus grand bonheur des grands monopoles impérialistes mondiaux.
En gros dans cette nouvelle période d’agressivité renforcée, chaque puissance impérialiste développe et protège ses sources d’approvisionnement, contre les autres puissances, ouvertement ou de manière cachée. L’Europe impérialiste (UE) est un peu à la ramasse dans cette guerre féroce et tente de maintenir son rang tant bien que mal (mais essaye de suivre, voir les projets de méga mine de lithium dans l’Allier en France ou à Jadar en Serbie).
Pourquoi ces reculs en matière d’écologie, alors que la planète brûle ?
Les pesticides toxiques sont à nouveau autorisés sous la pression des lobbies agroindustriels (la FNSEA directement au gouvernement), le réchauffement climatique s’emballe, jamais on n’a extrait autant d’énergie fossile dans le monde (charbon, pétrole, gaz de schistes), le nucléaire retrouve une nouvelle virginité et se développe (réacteurs EPR), tant pis pour les résidus nucléaires qui débordent et ainsi de suite. Jamais les questions des gaspillages monstrueux, des montagnes de déchets et de la décroissance ne sont sérieusement abordés. Et même les modestes conférences mondiales sur le sujet s’enlisent sans résultats, comme la COP29 qui s’est tenue fin 2024 à Bakou avec des résultats « très décevants » (formule officielle).
Alors qu’on arrive dans « le capitalisme de la finitude » comme l’analysent certains économistes, c’est-à-dire à l’époque de l’épuisement des ressources, la concurrence de plus en plus féroce balaye toutes les tentatives de nouvelle régulation en ce domaine. Les peuples vont être chassés par la montée des eaux, asphyxiés par le réchauffement climatique, soumis aux catastrophes de plus en plus violentes (incendies monstrueux, inondations, ouragans cataclysmiques), mais les capitalistes-impérialistes galopent de plus en plus vite toujours dans la même direction, vers l’apocalypse.
Il est de plus en plus clair que nous ne pouvons rien attendre du « système ». On a tout essayé, les tentatives institutionnelles des ONG mondiales ont toutes échoué, elles n’ont même pas réussi à appuyer sur la pédale de frein.
Nouvelle ère, nouvelles questions : les yeux s’ouvrent, il faut assumer. Si tout le monde souffre de la destruction de la planète, les seuls qui n’ont pas d’intérêt au maintien du système, qui peuvent « renverser la table » et toutes les règles du jeu, ce sont les prolétaires et les peuples du monde, même s’ils sont en ce moment peu actifs et résignés. Voilà notre enjeu.
L’apparition d’une internationale néofasciste
On s’en rend compte peu à peu. Une génération de nouveaux dirigeants sont élus (oui, élus) sur une orientation politique que l’on peut qualifier de néo-fasciste, n’ayons pas peur des mots. Bien sûr ce n’est pas le fascisme originel de Hitler, Mussolini ou Franco, mais un projet modernisé que l’on peut décrire ainsi
• Avant tout nationaliste en matière économique, libéral ou protectionniste selon le plus intéressant à un moment donné.
• La loi du plus fort en matière économique, politique et sociale, très répressif (interdictions, dissolutions, arrestations arbitraires), parfois quasi dictatorial, même s’il y a le respect superficiel de la démocratie bourgeoise qui apparaît pour ce qu’elle est : avant tout le système de domination des exploiteurs.
• La destruction organisée des conquêtes sociales collectives en matière de santé, d’éducation, d’emploi, de culture pour revenir à la valorisation de la réussite individuelle, contre les autres.
• La revanche raciste, patriarcale, homophobe, coloniale, anti-woke du bourgeois capitaliste dominateur.
Alors bien sûr, tout cela varie d’un gouvernement et d’un régime à l’autre, selon les contextes locaux.
Mais cela fait l’unité entre des bourgeois réactionnaires comme Trump, Bolsonaro au Brésil et Milei en Argentine, Meloni en Italie et Orban en Hongrie, Poutine bien sûr, Modi en Inde et Erdogan en Turquie, Netanyahou évidemment… et peut-être d’autres à venir. Ce courant se développe partout, y compris en France (Bolloré, Stérin, Cnews, Zemmour et Bardella etc.) jusqu’au sein du gouvernement (Retailleau) et cette « internationale » informelle mais bien réelle est très active, y compris dans le soutien réciproque (les soutiens de Musk à Le Pen et à l’AfD allemande). Xi Jinping en Chine reste encore un peu à la marge, quoi que la répression contre les minorités nationales ou les droits démocratiques, l’impérialisme économique le rattachent à ce courant…
Il ne sert à rien de pleurer sur la paix et la démocratie disparue, le retour à l’ordre ancien. Ce qui se passe, aux plans économique et politique, c’est seulement la manifestation de la guerre économique accrue et brutale entre les monopoles impérialistes en guerre accentuée sur toute la planète.
L’enjeu maintenant, c’est de construire le socialisme contre la barbarie, de reconstruire les réseaux de solidarité au plan international, la solidarité des prolétaires et des peuples contre les exploiteurs et les néo-fascistes qui se renforcent jour après jour. Contre l’internationale néofasciste en construction, reconstruisons l’internationale communiste !
Les risques de guerre ? On en est où ?
Pas un jour où une alerte ne mobilise les médias, dans le prolongement de la guerre en Ukraine. La guerre serait à nos portes, et Poutine prêt à lancer ses chars sur Paris.
Les risques de généralisation des conflits vers une nouvelle guerre mondiale sont réels, car bien sûr l’accentuation des contradictions économiques, la disparition des circuits de régulation des conflits entre impérialismes ouvre un peu plus la porte à la guerre.
Pour autant, la contradiction principale porteuse de guerre impérialiste est pour l’instant la contradiction entre les deux puissances qui veulent assurer leur domination mondiale, les USA et la Chine. L’agressivité de Poutine, par exemple en Europe de l’Est, peut éventuellement servir de déclencheur, mais le risque d’un conflit mondialisé directement en Europe est faible. Par contre, la militarisation de l’économie et de la vie politique va s’accentuer avec toutes les tendances néo-fascistes dont nous avons parlé.
D’autant plus que pour l’impérialisme français, qui a perdu pas mal de plumes dans la guerre économique, le secteur de la défense et de l’armement est un des derniers secteurs où il peut affirmer son autorité, d’où par exemple la proposition du parapluie nucléaire français pour l’Europe et la croissance très importante de la production des armements ces derniers mois.
Ce n’est pas une hypothétique victoire de la gauche qui va pouvoir empêcher cette tendance à la guerre, cette militarisation de tous les aspects de la vie, parce que c’est la situation mondiale qui va commander la politique nationale. Comme en 1914, comme en 1939, comme toujours.
Si tu veux éviter la guerre, prépare la révolution !
Voilà où nous en sommes, en laissant le débat ouvert et de nombreuses questions sans réponse. Nous y reviendrons…
