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Catastrophe = Solidarité !

Partisan Magazine N°25 - Juin 2025

Il y a quelques dizaines d’années, on vivait dans le progrès, y compris le progrès social. Aujourd’hui, l’avenir est plutôt chargé de menaces de retours en arrière et de catastrophes. Mais les catastrophes sont déjà là : épidémies et guerres, dettes et extrême droite, inondations et incendies… En octobre dernier, inondations à Valence en Espagne. Du 7 au 31 janvier 2025, incendies à Los Angeles, aux USA. Traitant de ces deux événements, deux textes différents se rejoignent sur le fond. Ajoutons-y un livre sur une catastrophe bien plus longue, la guerre civile en Syrie, de 2011 à 2017. Voyons ce qui se passe dans les cas de catastrophes.

Le premier texte est un tract de L’Ouvrier, genre édito de Lutte Ouvrière, de novembre 2024 [1]. Extraits.

Valence

Des milliers, peut-être même des dizaines de milliers de personnes, sont venues à pied, faisant des kilomètres, pour secourir, aider, des villages, des quartiers qui ont souffert de pluies incroyables qui ont tout ravagé. Voilà ce qu’il s’est passé en Espagne.
Le premier jour où on a vu cela, le gouvernement a demandé aux gens d’arrêter de venir, soi- disant pour laisser passer les secours qu’il devait envoyer : 1000 soldats étaient prévus. Mais le lendemain, c’est dix fois plus de jeunes, de retraités, de familles, qui sont venus, car tous se rendaient compte que les secours étaient très insuffisants.
Equipés de seaux ou de balais pour repousser la boue, ou portant des packs d’eau, des sacs de conserves, ou venus simplement avec leurs bras pour aider, des files incroyables de gens, pendant des heures, sont arrivées, des gens qui n’avaient pas subi la catastrophe alors que d’autres en étaient écrasés.
Devenant ridicule devant cet immense élan populaire, le gouvernement a alors décidé d’envoyer 10 000 soldats, et de mettre des bus à la disposition des celles et ceux qui, de toute façon, avaient décidé de venir apporter leur aide.
(...) Il y aurait de quoi faire des reportages chaleureux pendant des heures et des heures. Mais les chaines d’info ne s’intéressent pas à la solidarité. Quelques images et puis c’est tout. Alors qu’elles sont capables de rester des journées entières sur un viol, un crime, des violences de jeunes. Elles préfèrent nous montrer et remontrer les images des carcasses de bagnoles.
(...) La solidarité, l’entraide, ne comptent pas dans la logique du monde actuel. C’est l’argent, la force aussi, qui comptent. D’ailleurs, on nous le répète : rien n’est gratuit ! Mais ce n’est pas vrai. Des gestes généreux, et même des travaux gratuits, il y en a beaucoup. En France, un quart des personnes retraitées sont engagées dans une association, et y travaillent comme bénévoles, pour aider les autres, pour apporter du réconfort.
Il n’y a pas que les vieux qui éprouvent ce besoin. (…) Le nombre de jeunes de 25 à 34 ans qui se font bénévoles a presque doublé entre 2019 et 2022, il est passé de 10% à 18%.
Mais cela non plus n’intéresse pas les médias. En fait, il y a un choix qui est fait : c’est de nous montrer, presque uniquement, ce qui accable,ce qui écrase,ce qui nous oblige à accepter les choses comme une fatalité.
Eh bien, malgré ce matraquage, on peut voir, de temps à autre, la preuve que les sentiments gratuits, de générosité, de solidarité, sont toujours là. N’en déplaise au monde du fric et de l’égoïsme, qui ne voudrait surtout pas changer.

Ce premier texte constate un fait assez extraordinaire, une vérité tabou : il y a une spontanéité communiste de solidarité chez les travailleurs. Cette qualité entre en contradiction avec le rôle de l’État bourgeois, et avec le système de concurrence qui régit toute la société.


Le deuxième texte dit la même chose mais il va plus loin. Il montre le rôle clé de l’orientation politique et de l’organisation. C’est le témoignage de Promise Li, un « militant socialiste originaire de Hong Kong qui vit maintenant à Los Angeles » [2].

Los Angeles

Lorsque l’incendie Eaton a commencé à se retirer d’Altadena, je faisais partie de l’une des nombreuses équipes d’entraide auto-organisées déployées dans la région pour déblayer les décombres. C’est à ce moment-là que je suis entré en contact avec des membres de la communauté noire qui venaient de perdre leurs maisons. Ils étaient revenus presque immédiatement après avoir été évacués pour aider à organiser l’aide mutuelle pour leurs voisins. Mais ils ont été harcelés par la police alors qu’ils tentaient de rentrer chez eux. Des centaines de gardes nationaux californiens armés, appelés par la police et le shérif de Los Angeles, avaient en effet commencé à investir certains quartiers d’Altadena. L’ouest d’Altadena, le quartier historiquement noir de la ville où la plupart des décès ont été recensés jusqu’à présent, avait déjà été touché de manière disproportionnée par les incendies. Les habitant.e.s y avaient été invité.e.s à évacuer plusieurs heures après que les habitant.es des quartiers majoritairement blancs d’Altadena aient été informé.es.
(…) Los Angeles traverse une crise budgétaire, alimentée par une augmentation vertigineuse du budget de la police au détriment de presque tous les services essentiels, y compris la lutte contre les incendies.
(…) L’émergence de l’entraide à l’échelle de la ville ne s’est pas faite spontanément. Il y a eu une reconstitution du militantisme de gauche à Los Angeles à la fin des années 2010 et au début des années 2020 : protection contre les pandémies, défense des sans abris contre les descentes de police, réseau de riposte d’urgence pour la défense des immigrés, mouvement « Black lives matter » et mouvement de solidarité avec la Palestine, autant d’occasions pour les gens de prendre goût à la défense du bien commun de la communauté et à la mobilisation politique.
(…) Au cœur du problème, la réduction des services sociaux pour combler le déficit budgétaire, alors même que les dépenses de la police continuent de grimper en flèche. Le partenariat politique entre les milieux de l’immobilier et la police est sans équivoque.
(…) Au plus fort des incendies de Palisades et d’Eaton, des activistes engagé.es dans l’aide mutuelle et des journalistes indépendant.es ont fait état de ratissages policiers contre des groupes de personnes sans logement. Dans le même temps, ils ont également constaté que divers services de sécurité, dont la Border Patrol et l’ICE [immigration and customs enforcement – contrôle de l’immigration et des douanes], procédaient à des rafles de travailleurs immigrés dans l’ensemble du comté.
(…) Les principaux médias et les autorités ont tenté de justifier cet afflux de forces de police en invoquant la nécessité d’arrêter les « pillards » alors même que le LAPD [Los Angeles Police Department] déclarait n’avoir « aucune information concernant des pillages ou d’autres activités criminelles dans les zones touchées ».
(…) Les Angelenos [les habitants de Los Angeles] ont su se protéger les uns les autres et maintenir leur ville en vie pendant les incendies grâce à l’une des plus vastes coordinations d’aide mutuelle que la ville ait connue de mémoire récente. Dès les premiers jours des incendies, un groupe Signal « LA Fires Mutual Aid » a connu un essor fulgurant, avec près d’un millier de membres, se propageant aussi rapidement sur les réseaux sociaux pour répondre aux situations d’urgence que les incendies de forêt. Parmi ces groupes figuraient des représentants d’organisations communautaires bien établies, qu’il s’agisse de groupes déjà anciens d’entraide pour la distribution de masques, de syndicats de locataires ou de foyers de travailleurs, mais aussi des personnes qui n’étaient pas encore organisées et qui souhaitaient apporter leur aide.
(...) Des dizaines de milliers de personnes ont coordonné leur action à travers la ville.
(…) De nombreuses organisations communautaires ont déjà pris l’initiative de se mobiliser en faveur de revendications spécifiques. Mais un programme et une stratégie politiques communs sont nécessaires pour les défendre et développer des mouvements ensemble dans tout Los Angeles.
De fait, un budget municipal abolitionniste [pour l’abolition de la priorité au budget de la police], pour Los Angeles et dans les villes du comté, ne serait pas pleinement réalisable sans une refonte radicale de notre système politique actuel. Mais c’est précisément de cela qu’il s’agit.
(…) Certains de ces objectifs sont tout à fait réalisables, mais leur réalisation complète nécessiterait une transformation révolutionnaire des institutions de notre ville. Ces incendies ont donné à Los Angeles un aperçu coûteux de ce que signifierait aujourd’hui l’alternative « socialisme ou barbarie » : soit nous radicalisons notre conception du changement politique, soit la nature pourrait nous éradiquer."

Notez bien cette phrase : « L’émergence de l’entraide ne s’est pas faite spontanément. » Elle contredit tous les anarchistes, libertaires et conseillistes ! Au départ, ce sont les militants, les associations, les organisations, qui amorcent la pompe de la solidarité. Ensuite, dès que cette solidarité agit massivement, elle est obligée elle-même de s’organiser, la spontanéité ne peut plus être spontanée, et inversement les organisations ne peuvent pas être efficaces sans la participation des non-organisés. Le système étatique policier est alors bousculé, le pouvoir de la bourgeoisie est contesté, et le besoin d’une alternative politique globale se révèle nécessaire.


Le troisième texte, un livre sur la Syrie, « donne la parole à ces Syriens et Syriennes qui, dès 2011, ont mené une véritable révolution » (4e de couv.) [3].

La Syrie

Omar Aziz, inspirateur des premiers comités locaux syriens, ferments de ce mouvement d’organisation, déclarait en 2012 [il est mort sous la torture en 2013] : « Nous n’avons rien à envier aux ouvriers de la Commune de Paris – ils ont résisté pendant 70 jours, et nous résistons encore après un an et demi » (p. 104). En réalité, les communes syriennes ont eu l’envergure temporelle des révolutions française et russe, elles ont vécu pendant plusieurs années. La Syrie a été le sommet du « printemps arabe » de 2011, et le sommet de sa répression. La « semaine sanglante » a, elle aussi, duré des années. « En juillet 2017, on estime que 821 210 personnes ont été piégées dans au moins 34 zones assiégées à travers toute la Syrie » (p. 329). La guerre de Bachar El-Assad contre son peuple correspond à ce qu’Engels écrivait dans « Les journées de juin 1848 » : « La bourgeoisie a proclamé les ouvriers non des ennemis ordinaires, que l’on vainc, mais des ennemis de la société, que l’on extermine ».
Les auteurs du livre sont clairement libertaires, comme l’était Omar Aziz qui a énoncé la comparaison avec la Commune de Paris. C’est aussi que les partis du passé, nationalistes (anti¬coloniaux), sociaux-démocrates (bourgeois de gauche), et communistes (liés à Moscou) avaient été neutralisés par Bachar et surtout s’étaient coupés du peuple… et d’une perspective révolutionnaire. Nos auteurs écrivent donc (page 46) : « Ce soulèvement de masse… ne résultait pas d’une mobilisation dirigée par des partis politiques. Il s’agissait plutôt d’une éruption de colère spontanée... ». Et page 89 : « La révolution syrienne n’a pas été menée par un parti d’avant-garde, pas plus qu’elle n’a été soumise à un contrôle vertical ».
Pourtant, le peuple est en quête d’une alternative (p. 88). Il faut aussi regretter « l’incapacité des forces révolutionnaires à atteindre une unité de principe ou d’ordre militaire » (p. 302). Est noté, même, le rôle de militants devenus révolutionnaires professionnels (p.90) : « Au cours des premières semaines de la révolution, à travers tout le pays, dans les quartiers, villages et villes, des comités de coordination ou tansiqiyat ont vu le jour… Ils étaient généralement constitués de jeunes hommes et femmes de la classe ouvrière et de la classe moyenne. Beaucoup d’entre eux ont quitté leur travail ou leurs études pour se consacrer à la lutte ».
Les syriens reprennent le slogan du printemps arabe, Solmiyyeh, solmiyyeh (Pacifique, pacifique). Même les sbires de Bachar se livrent immédiatement, dès les débuts à Deraa, à la répression la plus violente et la plus sadique. L’auto-défense s’organise spontanément, avec, entre autres, des soldats déserteurs. Obligés de faire la guerre pour avoir la paix ! Ces nouvelles initiatives militaires sont autant de tâches d’organisation supplémentaires pour les révolutionnaires.
Les travailleurs syriens sont clairement traités en « ennemis de la société que l’on extermine ». Crimes de guerre permanents, bombes à fragmentation, bombes-barils, gaz sarin… Les prisonniers sont systématiquement torturés, affamés, exécutés, jetés dans des fosses communes. Tout cela relève des « affaires intérieures » d’un Etat indépendant et ne concerne pas les gouvernements étrangers tel que le gouvernement français. Pourtant, en 2013, « l’expérience populaire de la révolution syrienne a bien failli avoir raison d’un des appareils sécuritaires les plus redoutés au monde » (p. 7). Alors les puissances impérialistes s’inquiètent du « danger islamiste », de la montée en puissance de Daech. La menace terroriste sert de couverture aux initiatives contre- révolutionnaires. Les bombardements US révèlent une vision allez large de la notion d’islamistes radicaux. Et à partir de septembre 2015, Poutine, entre Tchétchénie et Ukraine, cible les révolutionnaires syriens. Par contre, « personne n’a soutenu les révolutionnaires » (p. 14). « Aux côtés du prolétariat, il n’y avait personne d’autre que lui-même » (Karl Marx, Les luttes de classes en France, p. 24).
La leçon de Marx en 1848 reste d’actualité. En 1848, les ouvriers français « pensaient, à côté des autres nations bourgeoises, à l’intérieur des frontières nationales de la France, pouvoir accomplir une révolution prolétarienne. Mais les conditions de la production de la France sont déterminées par son commerce extérieur, par sa position sur le marché mondial et par les lois de ce dernier. Comment la France les briserait-elle sans une guerre révolutionnaire européenne, ayant son contre¬coup sur l’Angleterre, le despote du marché mondial ? » (Les luttes de classes en France, p. 49).
Pour vaincre, il faut au minimum une guerre régionale, qui ébranle « le despote du marché mondial » !
Reste cette réalité extraordinaire : 34 petites « communes de Paris » ont résisté pendant des années en Syrie, avant d’être systématiquement massacrées.


Valence, Los Angeles, Syrie, trois catastrophes bien différentes, et dans les trois une constante, la solidarité populaire. Dans ce monde qui ne connaît que l’égoïsme et la concurrence, parfois la plus violente, un besoin de communisme est présent, partout, chez tous les peuples de la planète. Ce besoin va s’exprimer de plus en plus par la force des choses, ainsi que sa répression. Sachons le voir, le défendre, l’organiser. C’est notre seule chance face à ce monde-catastrophe.

[1L’Ouvrier n° 407, 3/11/2024 – louvrier.org

[2Entre les lignes, entre les mots – 9 février 2025. Spectre. 28 janvier 2025 : https://spectrejournal.com/after-the-fire/
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73492

[3Burning country – Au coeur de la révolution syrienne
Leila Al-Shami, Robin Yassin-Kassab, Ed. L’Echappée 2019, 368 pages, 18,00 €