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"Fanon" - Un film de Jean-Claude Barmy
Partisan Magazine N°25 - Juin 2025
Frantz Fanon (1925-1961) est un psychiatre martiniquais. Combattant de la France libre pendant la deuxième-guerre mondiale (où il rencontrera déjà le racisme avec le refus de participer à la Libération de Paris pour les tirailleurs sénégalais, avec le « blanchissement » des troupes par de Gaulle), auteur d’un premier essai remarqué sur le racisme et l’aliénation qui en découle (« Peau noire, masques blancs »), il prend son premier poste de médecin à l’hôpital psychiatrique de Blida en Algérie en 1953. Il y met en place des méthodes thérapeutiques novatrices.
La guerre d’Algérie éclate. Il rencontre le dirigeant indépendantiste Abane Ramdane, démissionne de son poste fin 1956 en expliquant que la société coloniale est structurellement pathogène, et qu’on ne peut soigner ses victimes qu’en luttant contre la colonisation. Il part à Tunis, prend la nationalité algérienne, et devient un des portes paroles du FLN, auteur de nombreux textes théoriques et journalistiques. Il meurt d’une leucémie quelques mois avant l’indépendance. Le biopic du réalisateur guadeloupéen Jean-Claude Barny essaie de résumer en 2 heures, de façon pédagogique, la vie (brève) et la pensée (foisonnante) du docteur Fanon en se concentrant sur sa période algérienne, ses liens avec les soignants et soignantes, avec les malades, avec le FLN, avec son épouse et camarade Josie Dubié.
Le film a suscité au moins deux polémiques depuis sa sortie le 2 avril.
La première semaine le film n’est sorti que dans 70 salle et l’équipe du film a déploré une censure de fait notamment de la part du réseau MK2. Rapidement, le film a suscité un fort engouement porté notamment par la diaspora afro-antillaise, fière de cette belle figure de son histoire révolutionnaire qu’était Fanon.
Par la suite une autre polémique a éclaté autour de l’interview du réalisateur sur Radio J, un média connu par ailleurs pour les propos violemment pro-Netanyahou et anti-palestiniens qui y sont régulièrement tenus. Le film a été attaqué par certains militants et militantes décoloniaux autour de l’importance donné au personnage du docteur Jacques Azoulay, qui à 21 ans en 1948 avait combattu dans l’armée israélienne. D’autres (et souvent les mêmes) se sont ému de la scène ou Abane Ramdane, ami de Fanon, est assassiné par ses rivaux au sein du FLN. Le film s’est retrouvé accusé de cultiver à la fois un point de vue pro-israélien et anti-FLN, alors que dans les faits le docteur Azoulay était bien l’assistant du docteur Fanon et un de ceux qui ont témoigné de son action en Algérie. Quant à Abane Ramdane, il a bien été assassiné par une faction du FLN, assassinat que son ami Fanon a été sommé de présenter comme une mort au champ d’honneur contre l’armée française.
Abane Ramdane était un révolutionnaire algérien partisan du principe « le Parti commande au fusil ». Il a essayé de s’opposer aux courants militaristes du FLN en organisant le congrès de la Soummam (1956) où ont été affirmé le refus de la violence aveugle contre les civils et le projet d’un Algérie multiculturelle. Son assassinat par les « colonels » du FLN est une étape de la confiscation de la révolution algérienne par une petite bourgeoisie bureaucratique. Passer sous silence le conflit de loyauté que cette mort a provoqué chez Fanon, fervent partisan de la morale en politique, en particulier face à la violence révolutionnaire, c’est comme faire un film sur Mohamed Ali sans parler de l’assassinat de Malcom X.
Une critique plus pertinente du film porte sur son idéalisme et son irréalisme : il montre les massacres de l’armée française sans vraiment faire sentir les effets de ces massacres sur l’ensemble de la société coloniale. Tout semble fonctionner comme d’habitude. Fanon continue à dire ouvertement tout ce qu’il pense à son directeur, à des étudiants racistes qui lui jettent des bananes, aux militaires, aux militants du FLN. Sa femme continue à prendre des photos comme si de rien n’était. Il soigne un officier tortionnaire qui a tenté d’assassiner sa propre femme et parvient presque à le guérir du racisme, en tout cas à le rendre inapte à servir l’armée coloniale. Si le docteur Fanon avait pu accomplir de tels miracles, il n’aurait pas eu besoin de rejoindre le FLN !
Fanon a toujours affirmé que le racisme était nécessaire au colon pour qu’il puisse se regarder dans sa glace, mais que la déshumanisation de l’autre le plongeait à son tour dans des contradictions insolubles. Et inguérissables au niveau individuel. Leçon toujours valable face aux sionistes génocidaires…